Blanche neige |
||||||
|
Et tandis qu’elle marchait ainsi, elle passa près d’un buisson hérissé d’épines, sur lequel elle s’écorcha la main. De la plaie minuscule s’échappèrent trois gouttes de sang, qui tombèrent sur la neige. C’était si beau, ce rouge sur la neige, qu’en le voyant elle s’écria : «Oh, puisse ai-je avoir un enfant aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir que l’ébène de cette épine!» Mais de la blessure que lui avait infligée l’épine, le sang jamais ne cessa de couler, goutte à goutte, intarissable malgré toutes les médecines, et la vie de la jeune mère s’en allait avec lui, petit à petit. De désespoir, son mari en perdit toute joie de vivre et s’enferma dans sa chambre, laissant à sa sœur la tenue de la maison. Rongée de jalousie depuis longtemps, devant le bonheur de son frère et de sa femme, cette sœur, qui n’en avait que le nom, vit là une occasion de se venger. Dans le jardin vivaient en liberté toutes sortes d’animaux, qu’ils avaient pris sous leur protection. Tous avaient échappé à une mort horrible, et beaucoup y avaient laissé leur santé. Recueillis, soignés, nourris, ils avaient repris peu à peu goût à la vie. La méchante sœur, qui aimait la viande autant que son frère aimait les animaux, ordonna que tous soient enfermés dans des cages et utilisés à l’avenir pour la cuisine. Des livres de recettes de sa belle-sœur, elle fit un grand feu, et elle installa à la cuisine une broche et un hachoir à viande flambant neufs. Et quand tout cela fut terminé, elle alla s’asseoir devant un miroir magique, avec lequel elle parlait quand elle allait s’y contempler: Blanche-neige cependant, dont elle ne s’occupait pas, grandissait peu à peu, et devenait toujours plus belle. Quand elle eut sept ans, elle était belle comme le jour, et bien plus belle que sa tante. La méchante tante sursauta et devint jaune, puis verte de jalousie ; ainsi, ce qu’elle avait cru détruire vivait encore à travers cette Blanche-neige! La haine déferla dans son cœur comme la mer sur le sable ; de jour comme de nuit, elle rongeait ses entrailles et elle ne trouvait plus le repos. Un matin, elle appela un chasseur et lui dit: Le chasseur obéit et prit l’enfant, mais quand il partit à la chasse, avec ses chiens et ses amis, il oublia complètement Blanche-neige, qu’il avait laissée à l’orée du bois. Quand vint le soir, et qu’il se souvint de sa promesse, il voulut achever sa triste besogne, mais elle avait disparu. Plein de crainte à l’idée d’affronter la méchante tante, il prit le foie et les poumons d’un marcassin, qu’il avait tué, et les lui apporta, en guise de preuve. La mauvaise femme les prit, les fit cuire et les mangea. Dans la vaste forêt, pendant ce temps, Blanche-neige ne savait où se réfugier. S’écorchant aux épines, trébuchant sur les pierres pointues, elle marchait sans relâche, voyant sauter devant elle les bêtes sauvages, qui la frôlait sans lui faire de mal. La nuit tombait, quand elle aperçut dans la pénombre un chalet, d’où filtrait de la lumière. Par la fenêtre, elle vit autour d’une longue table des hommes et des femmes, et beaucoup d’autres animaux, qui prenaient leur repas du soir. Parmi eux, elle reconnut avec étonnement des gens de la maison, qui avaient fui sa méchante tante, ainsi que d’autres qui avaient disparu, comme Schich le cheval, ou Cocotte le cochon, et que l’on avait plus jamais revu. Rassurée, elle frappa à la porte, et dès qu’ils l’eurent vue, tous se précipitèrent pour la porter à l’intérieur, près du feu, où ils l’installèrent dans le meilleur fauteuil. «Qu’est devenu mon frère Coco?» demanda en premier le chat Bird. Blanche-neige était si fatiguée qu’à peine son repas avalé, elle tomba aussitôt endormie, blottie au coin du feu. Le lendemain, à l’aube, ses amis partirent chercher de la nourriture, comme ils le faisaient chaque jour. La laissant seule à la maison, ils lui recommandèrent de se tenir sur ses gardes et surtout, de ne laisser entrer personne. Mais quand la méchante tante, croyant avoir mangé le foie et les poumons de Blanche-neige, s’assit devant son miroir et lui parla: Elle frémit, car elle savait que le miroir ne pouvait pas dire un mensonge et comprit que le chasseur l’avait trompée, et que Blanche-neige vivait toujours. Alors, elle se mit à réfléchir et à réfléchir encore au moyen de la supprimer. Pour finir, elle se barbouilla le visage et se rendit méconnaissable, en s’habillant comme une paysanne. Accoutrée de la sorte, elle prit avec elle un chien et marcha sept lieues à travers la forêt, jusqu’au chalet, où elle frappa à la porte. Blanche-neige vint regarder à la fenêtre et cria: Le soir venu, les autres rentrèrent et découvrirent avec effroi Blanche-neige qui gisait sur le sol, inerte
comme si elle était morte, dans une mare de sang. Il la redressèrent et voyant sa blessure, se hâtèrent de la laver et de la panser, et petit à petit, Blanche-neige revint à elle et leur raconta ce qui s’était passé. La méchante tante, de son côté, aussitôt rentrée chez elle, s’en alla devant son miroir et le questionna: Son sang se glaça dans ses veines, quand elle entendit ces paroles, par lesquelles elle apprenait que Blanche-neige avait survécu cette fois encore. A nouveau déguisée, un panier de pommes au bras, la tante retourna au chalet. Dès qu’elle eût frappé, Blanche-neige passa la tête par la fenêtre et lui dit: La méchante, en effet, prévoyant la méfiance de Blanche-neige, n’avait empoisonné que la partie rouge ; Blanche-neige, en voyant la paysanne croquer sa moitié de pomme, ne put s’empêcher de tendre la main, pour prendre l’autre partie. Mais à peine y eut-elle goûté, qu’elle tomba morte sur le plancher. La tante l’examina avec cruauté et avec un grand rire, elle s’écria: Et dès qu’elle fut assise devant son miroir, elle demanda: «Comme elle est belle», pensaient-ils en la regardant, «comme ses joues sont rouges encore, on la croirait endormie seulement», et ils ne se sentaient pas le cœur à recouvrir de terre un si beau visage. «Fabriquons-lui un cercueil de verre», pensa Cocotte, «et portons-la dans la clairière, que tous puissent continuer de la voir.» Aussitôt dit, aussitôt fait. Couchée dans son cercueil, où l’on avait écrit son nom en lettres d’or, Blanche-neige reposait, aussi belle que lorsqu’elle vivait, et tous vinrent la contempler, les oiseaux du ciel, les biches et les chevreuils et même les grenouilles, qui faisaient la voyage depuis l’étang où elles habitaient. Longtemps, longtemps, Blanche-neige resta là, dans son cercueil, sans changer du tout ; le temps passa et passa, mais elle était toujours aussi fraîche, aussi blanche que neige, aussi vermeille que le sang, aussi noire que l’ébène, et elle avait l’air de dormir. Un jour que ses amis étaient à table, un homme vint demander l’hospitalité pour la nuit. Echangeant les nouvelles, ils apprirent de lui que la méchante tante devenait chaque jour plus cruelle et que tous, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus vieux, faisaient les frais de sa méchanceté, et craignaient pour leur vie à chaque instant. A l’évocation de leurs compagnons, encore prisonniers de cette femme, la peine serrait le cœur des amis, et une colère sourde bouillonnait en eux, comme l’écume au creux des vagues. Quand ils furent tout près, ils s’arrêtèrent et attendirent que l’ombre de la nuit s’étende sur les maisons, avant de s’aventurer dans les rues. Le plan était simple: prévenir discrètement les chiens Nic Nac et Tony de leur présence, pénétrer à l’intérieur et libérer tous les animaux. Ensuite, se sauver le plus rapidement possible, par petits groupes. Ah, quelle émotion, de se retrouver, après tout ce temps! Oublieux du danger, tous jappaient de plaisir, tout à la joie de se revoir. Tout ce tapage ne tarda pas à réveiller la maisonnée, des chandelles furent allumées, et des pas crissèrent dans l’escalier. Trop tard pour fuir, ou même pour se cacher! La méchante tante apparut en vêtement de nuit, suivie par son frère, les yeux ronds de stupeur devant le vestibule plein à craquer. Mais son frère, d’un geste, l’arrêta, les yeux fixés sur un ruban, qui enserrait le cou de Cocotte. Mais déjà Cocotte s’était approchée et avait pris la parole. Elle raconta tout, leurs souffrances, leur longue fuite dans la forêt, l’arrivée de Blanche-neige, les malveillances de sa tante et enfin, sa mort tragique. Aussitôt, le père de Blanche-neige, le visage baigné de larmes, déclara qu’il partait auprès de sa fille, dans la forêt. Tous ensemble, ils s’en allèrent, unis dans leur peine et dans leur amour. Honnie de tous, la tante resta seule, avec pour seuls compagnons son miroir et sa haine. Une fois à la clairière, le jour se leva et éclaira de ses rayons le verre du cercueil, dans lequel reposait Blanche-neige. «Je voudrais tant l’embrasser», soupirait son père, «elle m’a tant manqué!». Devant son insistance, les amis soulevèrent doucement le couvercle du cercueil. Alors, tendrement, le père déposa un baiser sur la joue soyeuse de Blanche-neige et à cet instant, le morceau de pomme empoisonnée tomba de ses lèvres entrouvertes, et le souffle lui revint, et son cœur se remit à battre dans sa poitrine. Saisissant la main de sa mère, Blanche-neige la serra sur son cœur, et aussitôt, le sang qui n’avait pas cessé d’en suinter s’arrêta de couler, et sa blessure guérit sur-le-champ. Entre père et mère, avec tous ses amis, Blanche-neige marcha à travers la forêt jusqu’au chalet, où tous entrèrent et firent la fête pendant trois jours. Jamais ils ne retournèrent au village, où ils avaient tant souffert, et ils passèrent là le reste de leur vie, dans le secret et l’amitié.
|
||||||
|
|
||