Blanche neige

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Il était une fois une jeune femme qui se promenait dans la forêt, blanche de neige, au milieu des flocons qui tourbillonnaient et se déposaient doucement, dans le silence glacé de l’hiver. Sous son épais manteau, son ventre était rond, car elle attendait un enfant.

Et tandis qu’elle marchait ainsi, elle passa près d’un buisson hérissé d’épines, sur lequel elle s’écorcha la main. De la plaie minuscule s’échappèrent trois gouttes de sang, qui tombèrent sur la neige. C’était si beau, ce rouge sur la neige, qu’en le voyant elle s’écria : «Oh, puisse ai-je avoir un enfant aussi blanc que la neige, aussi vermeil que le sang et aussi noir que l’ébène de cette épine!»
Et selon son vœu, elle donna naissance à une petite fille, blanche comme neige, rouge comme le sang et noire comme l’ébène, qui pour cette raison, fut appelée Blanche-neige.

Mais de la blessure que lui avait infligée l’épine, le sang jamais ne cessa de couler, goutte à goutte, intarissable malgré toutes les médecines, et la vie de la jeune mère s’en allait avec lui, petit à petit. De désespoir, son mari en perdit toute joie de vivre et s’enferma dans sa chambre, laissant à sa sœur la tenue de la maison.

Rongée de jalousie depuis longtemps, devant le bonheur de son frère et de sa femme, cette sœur, qui n’en avait que le nom, vit là une occasion de se venger.

Dans le jardin vivaient en liberté toutes sortes d’animaux, qu’ils avaient pris sous leur protection. Tous avaient échappé à une mort horrible, et beaucoup y avaient laissé leur santé. Recueillis, soignés, nourris, ils avaient repris peu à peu goût à la vie. La méchante sœur, qui aimait la viande autant que son frère aimait les animaux, ordonna que tous soient enfermés dans des cages et utilisés à l’avenir pour la cuisine. Des livres de recettes de sa belle-sœur, elle fit un grand feu, et elle installa à la cuisine une broche et un hachoir à viande flambant neufs. Et quand tout cela fut terminé, elle alla s’asseoir devant un miroir magique, avec lequel elle parlait quand elle allait s’y contempler:
«Miroir, gentil miroir, dis-moi dans le royaume, qui est la plus belle?»
Et le miroir lui répondit, maintenant que sa belle-sœur était mourante:
«Vous êtes la plus belle du pays, Madame.»
Et son cœur s’emplit alors d’une joie mauvaise, car elle savait que le miroir disait la vérité.

Blanche-neige cependant, dont elle ne s’occupait pas, grandissait peu à peu, et devenait toujours plus belle. Quand elle eut sept ans, elle était belle comme le jour, et bien plus belle que sa tante.
Et quand la méchante tante un jour, questionna son miroir:
«Miroir, gentil miroir, dis-moi dans le royaume, qui est la plus belle?»
Le miroir répondit:
«Madame, ici vous êtes la plus belle, mais Blanche-neige, là-bas, l’est mille fois plus que vous. Son teint est clair, son regard franc, et sa bonté s’étend à tous les êtres!»

La méchante tante sursauta et devint jaune, puis verte de jalousie ; ainsi, ce qu’elle avait cru détruire vivait encore à travers cette Blanche-neige! La haine déferla dans son cœur comme la mer sur le sable ; de jour comme de nuit, elle rongeait ses entrailles et elle ne trouvait plus le repos. Un matin, elle appela un chasseur et lui dit:
«Tu vas prendre l’enfant et l’emmener au loin dans la forêt ; je ne veux plus jamais la voir. Tu la tueras, et tu me rapporteras son foie et ses poumons en témoignage.»

Le chasseur obéit et prit l’enfant, mais quand il partit à la chasse, avec ses chiens et ses amis, il oublia complètement Blanche-neige, qu’il avait laissée à l’orée du bois. Quand vint le soir, et qu’il se souvint de sa promesse, il voulut achever sa triste besogne, mais elle avait disparu. Plein de crainte à l’idée d’affronter la méchante tante, il prit le foie et les poumons d’un marcassin, qu’il avait tué, et les lui apporta, en guise de preuve. La mauvaise femme les prit, les fit cuire et les mangea.

Dans la vaste forêt, pendant ce temps, Blanche-neige ne savait où se réfugier. S’écorchant aux épines, trébuchant sur les pierres pointues, elle marchait sans relâche, voyant sauter devant elle les bêtes sauvages, qui la frôlait sans lui faire de mal. La nuit tombait, quand elle aperçut dans la pénombre un chalet, d’où filtrait de la lumière. Par la fenêtre, elle vit autour d’une longue table des hommes et des femmes, et beaucoup d’autres animaux, qui prenaient leur repas du soir. Parmi eux, elle reconnut avec étonnement des gens de la maison, qui avaient fui sa méchante tante, ainsi que d’autres qui avaient disparu, comme Schich le cheval, ou Cocotte le cochon, et que l’on avait plus jamais revu. Rassurée, elle frappa à la porte, et dès qu’ils l’eurent vue, tous se précipitèrent pour la porter à l’intérieur, près du feu, où ils l’installèrent dans le meilleur fauteuil.

«Qu’est devenu mon frère Coco?» demanda en premier le chat Bird.
«Et comment va Peluche?» gloussa la poule Blanchette.
«Et Lawoie, comment se porte-t-il?» fit Beau Paon.
«Que t’est-il arrivé?» s’étonna Cocotte.
«Comment vont ton père et ta mère?» s’inquiéta Schich.
«Et comment t’es-tu échappée?» interrogea encore Chanel, le boxer.
«Mais tu dois avoir faim, je vais t’apporter à manger», termina Tonton le bouc, qui revint avec un bol de potage fumant et du pain encore chaud, tout juste sorti du four.

Blanche-neige était si fatiguée qu’à peine son repas avalé, elle tomba aussitôt endormie, blottie au coin du feu. Le lendemain, à l’aube, ses amis partirent chercher de la nourriture, comme ils le faisaient chaque jour. La laissant seule à la maison, ils lui recommandèrent de se tenir sur ses gardes et surtout, de ne laisser entrer personne.

Mais quand la méchante tante, croyant avoir mangé le foie et les poumons de Blanche-neige, s’assit devant son miroir et lui parla:
«Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume, qui est la plus belle?»
Le miroir répondit:
«Madame, ici, vous êtes la plus belle, mais Blanche-neige, dans la forêt, là-bas, parmi ses amis, l’est mille fois plus que vous.»

Elle frémit, car elle savait que le miroir ne pouvait pas dire un mensonge et comprit que le chasseur l’avait trompée, et que Blanche-neige vivait toujours. Alors, elle se mit à réfléchir et à réfléchir encore au moyen de la supprimer. Pour finir, elle se barbouilla le visage et se rendit méconnaissable, en s’habillant comme une paysanne. Accoutrée de la sorte, elle prit avec elle un chien et marcha sept lieues à travers la forêt, jusqu’au chalet, où elle frappa à la porte.

Blanche-neige vint regarder à la fenêtre et cria:
«Bonjour, ma bonne dame, que voulez-vous?»
«J’ai trouvé ce chien à proximité. Il est perdu et blessé, puis-je vous le confier?» susurra la fausse paysanne.
«Cette brave femme,», pensa Blanche-neige, «je peux la laisser entrer!» Et elle déverrouilla la porte.
«Il faudra lui nettoyer la patte», disait la perfide à Blanche-neige, tout en lui montrant un linge, qui s’y trouvait enroulé.
«Bien-sûr», s’exclama Blanche-neige, mais à peine eût-elle commencé à le dérouler qu’un poignard, que la méchante tante y avait dissimulé, lui entailla le bras.
«Et voilà pour la plus belle!» ricana la tante, qui sortit précipitamment.

Le soir venu, les autres rentrèrent et découvrirent avec effroi Blanche-neige qui gisait sur le sol, inerte comme si elle était morte, dans une mare de sang. Il la redressèrent et voyant sa blessure, se hâtèrent de la laver et de la panser, et petit à petit, Blanche-neige revint à elle et leur raconta ce qui s’était passé.
«Cette paysanne, c’était sûrement ta tante», lui dirent-ils. «A l’avenir, garde-toi bien de faire entrer quiconque, quand nous n’y sommes pas!»

La méchante tante, de son côté, aussitôt rentrée chez elle, s’en alla devant son miroir et le questionna:
«Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume, qui est la plus belle de toutes?»
Mais le miroir répondit comme devant:
«Madame, ici vous êtes la plus belle, mais Blanche-neige, dans la forêt, là-bas, parmi ses amis, l’est mille fois plus que vous.»

Son sang se glaça dans ses veines, quand elle entendit ces paroles, par lesquelles elle apprenait que Blanche-neige avait survécu cette fois encore.
«Il faut que je trouve le moyen de l’éliminer pour de bon», pensa-t-elle. Et elle s’enferma dans la cave, où elle eut recours aux artifices des sorcières, qu’elle connaissait bien, pour empoisonner une pomme. Empoisonnée, cette pomme l’était tellement qu’une minuscule bouchée suffirait à la tuer. Et elle était si rouge, si appétissante, qu’en la voyant on avait aussitôt envie d’y croquer à belles dents.

A nouveau déguisée, un panier de pommes au bras, la tante retourna au chalet. Dès qu’elle eût frappé, Blanche-neige passa la tête par la fenêtre et lui dit:
«Je ne peux laisser entrer personne, vas ton chemin!»
«Tant pis», répondit la tante, «je te laisse quand même une pomme.»
«Non pa », reprit Blanche-neige, «je ne peux rien accepter, reprends-la.»
«Aurais-tu peur?» dit encore la tante. «Regarde, je coupe la pomme en deux ; la moitié rouge, c’est pour toi et la blanche, je la mange».

La méchante, en effet, prévoyant la méfiance de Blanche-neige, n’avait empoisonné que la partie rouge ; Blanche-neige, en voyant la paysanne croquer sa moitié de pomme, ne put s’empêcher de tendre la main, pour prendre l’autre partie. Mais à peine y eut-elle goûté, qu’elle tomba morte sur le plancher. La tante l’examina avec cruauté et avec un grand rire, elle s’écria:
«Blanche comme neige, rouge comme le sang, noire comme l’ébène, ce coup-ci, tes amis ne pourront plus rien pour toi!»

Et dès qu’elle fut assise devant son miroir, elle demanda:
«Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume, qui est la plus belle?»
Alors enfin le miroir répondit:
«Vous êtes la plus belle du pays, Madame!»
Et la perfide fut enfin apaisée, autant que peut l’être un cœur envieux. Quand ses amis revinrent le soir à la maison, ils trouvèrent Blanche-neige étendue sur le sol, inanimée. Ils la relevèrent et tentèrent de la faire revenir à elle, mais leurs efforts furent vains. Cette fois, elle est belle et bien morte, se dirent-ils, et remplis de chagrin et de tristesse, les yeux pleins de larmes, ils la couchèrent sur son lit et restèrent à ses côtés trois jours durant.

«Comme elle est belle», pensaient-ils en la regardant, «comme ses joues sont rouges encore, on la croirait endormie seulement», et ils ne se sentaient pas le cœur à recouvrir de terre un si beau visage.

«Fabriquons-lui un cercueil de verre», pensa Cocotte, «et portons-la dans la clairière, que tous puissent continuer de la voir.» Aussitôt dit, aussitôt fait. Couchée dans son cercueil, où l’on avait écrit son nom en lettres d’or, Blanche-neige reposait, aussi belle que lorsqu’elle vivait, et tous vinrent la contempler, les oiseaux du ciel, les biches et les chevreuils et même les grenouilles, qui faisaient la voyage depuis l’étang où elles habitaient.

Longtemps, longtemps, Blanche-neige resta là, dans son cercueil, sans changer du tout ; le temps passa et passa, mais elle était toujours aussi fraîche, aussi blanche que neige, aussi vermeille que le sang, aussi noire que l’ébène, et elle avait l’air de dormir.

Un jour que ses amis étaient à table, un homme vint demander l’hospitalité pour la nuit. Echangeant les nouvelles, ils apprirent de lui que la méchante tante devenait chaque jour plus cruelle et que tous, du plus petit au plus grand, du plus jeune au plus vieux, faisaient les frais de sa méchanceté, et craignaient pour leur vie à chaque instant.

A l’évocation de leurs compagnons, encore prisonniers de cette femme, la peine serrait le cœur des amis, et une colère sourde bouillonnait en eux, comme l’écume au creux des vagues.
«C’en est assez de cette femme, il faut faire quelque chose!», se répétaient-ils en chœur. Oui, mais comment s’y prendre? Petit à petit, le courage et la détermination grandissaient en eux, et un beau jour de printemps, ils bouclèrent leurs bagages et traversèrent à nouveau la forêt, pour revenir au village.

Quand ils furent tout près, ils s’arrêtèrent et attendirent que l’ombre de la nuit s’étende sur les maisons, avant de s’aventurer dans les rues. Le plan était simple: prévenir discrètement les chiens Nic Nac et Tony de leur présence, pénétrer à l’intérieur et libérer tous les animaux. Ensuite, se sauver le plus rapidement possible, par petits groupes.

Ah, quelle émotion, de se retrouver, après tout ce temps! Oublieux du danger, tous jappaient de plaisir, tout à la joie de se revoir. Tout ce tapage ne tarda pas à réveiller la maisonnée, des chandelles furent allumées, et des pas crissèrent dans l’escalier.

Trop tard pour fuir, ou même pour se cacher! La méchante tante apparut en vêtement de nuit, suivie par son frère, les yeux ronds de stupeur devant le vestibule plein à craquer.
«Que signifie tout ceci, qui a libéré les animaux?» glapit la tante. «Il faut réenfermer tout le monde, les anciens comme les nouveaux arrivés» hurlait-elle, un chandelier à la main.

Mais son frère, d’un geste, l’arrêta, les yeux fixés sur un ruban, qui enserrait le cou de Cocotte.
«Où avez-vous trouvé ceci?» demanda-t-il, pâle d’émotion.
«C’est Blanche-neige qui me l’a offert», répondit Cocotte.
«Blanche-neige, mais où est-elle, savez-vous où elle est, répondez-moi, je vous en supplie», demanda le père de Blanche-neige, d’une toute petite voix.
«N’écoute pas ce cochon, il ment», lui criait la méchante tante.

Mais déjà Cocotte s’était approchée et avait pris la parole. Elle raconta tout, leurs souffrances, leur longue fuite dans la forêt, l’arrivée de Blanche-neige, les malveillances de sa tante et enfin, sa mort tragique. Aussitôt, le père de Blanche-neige, le visage baigné de larmes, déclara qu’il partait auprès de sa fille, dans la forêt. Tous ensemble, ils s’en allèrent, unis dans leur peine et dans leur amour. Honnie de tous, la tante resta seule, avec pour seuls compagnons son miroir et sa haine.

Une fois à la clairière, le jour se leva et éclaira de ses rayons le verre du cercueil, dans lequel reposait Blanche-neige. «Je voudrais tant l’embrasser», soupirait son père, «elle m’a tant manqué!». Devant son insistance, les amis soulevèrent doucement le couvercle du cercueil. Alors, tendrement, le père déposa un baiser sur la joue soyeuse de Blanche-neige et à cet instant, le morceau de pomme empoisonnée tomba de ses lèvres entrouvertes, et le souffle lui revint, et son cœur se remit à battre dans sa poitrine.
«Notre fille est vivante!», «notre sœur est sauvée!» lisait-on sur toutes les lèvres, et Blanche-neige souriait de bonheur, au milieu de ses amis.

Saisissant la main de sa mère, Blanche-neige la serra sur son cœur, et aussitôt, le sang qui n’avait pas cessé d’en suinter s’arrêta de couler, et sa blessure guérit sur-le-champ.

Entre père et mère, avec tous ses amis, Blanche-neige marcha à travers la forêt jusqu’au chalet, où tous entrèrent et firent la fête pendant trois jours. Jamais ils ne retournèrent au village, où ils avaient tant souffert, et ils passèrent là le reste de leur vie, dans le secret et l’amitié.

Nous avons utilisé, pour réécrire ce conte, la version des frères Grimm. Nous avons gardé la trame (la conversation avec le miroir et la méchanceté de celle qui s’y mire) mais nous avons modifié certains détails, comme la mort de la mère, le refuge chez les nains (où Blanche-neige n’est acceptée que parce qu’elle devient leur bonne à tout faire) et le dénouement classique où le prince délivre la femme du sortilège par son désir de l’épouser.
 

Les différents animaux cités dans notre réécriture sont bien réels, ils coulent actuellement des jours paisibles au sein de l’Asbl Fabienne. Il s'agit d'un centre vegan de revalidation et de réconfort pour de nombreux animaux en détresse. Actuellement, 150 animaux y ont trouvé abris et y vivent libres de maltraitance et d'exploitation. Tortues, chiens, oies, pigeons, chats, chèvres, poules, et bien d'autres vivent tranquillement dans ce centre. Si vous visitez le site de l’asbl Fabienne, vous pourrez vous attarder sur les albums photos, étonnants et superbes. Vous y retrouverez entre autres Cocotte, un cochon qui n'endura jamais l'engraissement en stalle et qui a vécu jusqu'à l'âge de 13 ans, ainsi que Schich le cheval, Lawoie (oie) et Tonton (chèvre), ou encore Bird et Bouleke (chats végétaliens depuis plus de 15 ans), et aussi Sophie l'écrevisse, Blanchette et Peluche parmi leurs consoeurs poules,... et beaucoup d'autres.

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