Discrimen

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Il y a fort longtemps, sur la terre, vivaient des hommes, des femmes, et d’autres animaux, tels qu’ils existent encore de nos jours, mais aussi bien d’autre êtres, plus étonnants les uns que les autres.
 
Certains d’entre eux, par exemple, naissaient dans des œufs, avaient un bec et deux jambes, mais pas de plumes ; d’autres vivaient dans l’eau, comme des poissons, mais au lieu d’écailles, ils étaient couverts de poils et ils aboyaient. Les uns avaient les bras si longs qu’ils touchaient le sol sans se pencher, les autres étaient si grands qu’ils atteignaient le sommet des arbres et cueillaient leurs fruits, sans échelle.
 
Mais tous se nourrissaient pareillement de fruits et de légumes, buvaient l’eau des sources, et vivaient paisiblement. A l’occasion, ceux qui étaient forts aidaient ceux qui ne l’étaient pas, les petits passaient là où les gros ne le pouvaient pas, et ceux qui avaient des ailes volaient pour ceux qui n’en avaient pas.
 
Cependant, à mesure que le temps passait, les êtres qui se ressemblaient le plus prirent l’habitude, allez savoir pourquoi, de se rassembler et de vivre entre eux. Ainsi, ceux qui avaient froid et devaient habiter dans des maisons se séparèrent de ceux qui vivaient au dehors, dans les arbres, de ceux qui volaient dans les airs, et de ceux qui nageaient au fond des eaux.
 
Sans doute trouvaient-ils cela plus commode, mais au fils du temps, ils se sentirent, ainsi groupés selon leur ressemblance, de plus en plus différents des autres êtres, ceux-là mêmes dont ils avaient si longtemps partagé la vie.
 
Voulait-on, comme jadis, unir ses forces? Des dissensions naissaient, les uns voulant plutôt ceci, les autres cela, bref, on ne se comprenait plus. Dans ce climat de discorde, certains d’entre eux, considérant leurs propres besoins avant tout, eurent recours à la force et se mirent à user des autres sans vergogne.
 
Ainsi, quand la terre fut sèche et dure, les humains attelèrent les autres animaux et les firent travailler sans relâche, usant de leur vie comme si elle leur était destinée. En toute chose, désormais, les humains donnèrent la priorité à ceux qui leur ressemblaient et qui pensaient comme eux, et considérèrent les autres animaux comme quantité négligeable, tout juste bonne à servir leurs propres intérêts.
 
C’est à cette époque qu’ils cessèrent de se nourrir de fruits et de légumes, et qu’ils se mirent à dévorer leur chair, selon leur bon vouloir.
 
Enfin, ils chassèrent sans merci ceux qui n’étaient semblables ni aux humains, ni aux autres animaux. C’est pourquoi nous n’en rencontrons plus de nos jours.
 
Dans ce monde divisé en deux parties, les humains connurent un moment de répit, mais petit à petit, il leur vint à l’esprit que parmi eux aussi, certains se ressemblaient et d’autres pas. Les uns en effet étaient noirs de la tête aux pieds, tandis que les autres étaient blancs. Alors, on ne sait au juste pourquoi, chacun se joignit à ceux qui lui ressemblaient le plus, peut-être parce qu’ils trouvaient cela plus commode.
 
Mais bien au contraire, ainsi groupés selon leur ressemblance, ils se sentirent complètement différents les uns des autres, et des dissensions naquirent, les uns souhaitant ceci, les autres cela.
 
Dans ce climat de discorde, certains, considérant leurs propres besoins avant tout, eurent recours à la force et se mirent à user des autres sans vergogne. Ainsi, quand il fallut cultiver la terre, les blancs obligèrent les noirs à travailler sans relâche, usant de leur vie comme si elle leur était destinée.
 
En toute chose désormais, les blancs donnèrent la priorité à ceux qui leur ressemblaient et pensaient comme eux, et considérèrent les autres humains comme quantité négligeable, tout juste bonne à servir leurs propres intérêts. Et ceux qui n’étaient ni tout à fait blancs, ni tout à fait noirs, furent les plus méprisés de tous.
 
Répartis en deux catégories, les humains connurent un moment de répit, mais petit à petit, il leur vint à l’esprit que dans chacune d’entre elle, certains étaient semblables et d’autres pas. Alors, on ne sait au juste pourquoi, ils se rangèrent d’un côté ou de l’autre, hommes ou femmes, pensant peut-être que ce serait plus commode.
 
Or, au contraire, ainsi groupés selon leur ressemblance, ils se sentirent tout à coup fort différents les uns des autres, et des dissensions naquirent, les uns voulant ceci, les autres cela.
 
Dans ce climat de discorde, certains hommes, considérant leurs propres besoins avant tout, eurent recours à la force et se mirent à user des femmes sans vergogne. Ainsi, quand elles furent en âge de procréer, les hommes les enfermèrent à la maison, usant de leur vie comme si elle leur était destinée.
 
En toute chose désormais, les hommes donnèrent la priorité à ceux qui leur ressemblaient et pensaient comme eux, et considérèrent les femmes comme quantité négligeable, tout juste bonne à servir leurs propres intérêts. Enfin, ceux qui n’étaient semblables ni aux hommes, ni aux femmes, furent chassés sans merci. Méprisés de tous, ils durent se cacher pour survivre.
 
Dans ce monde divisé, certains faisaient ce qu’ils voulaient sans s’occuper des autres, agissant à sa guise, allant de droite ou de gauche, n’importe comment, suivant sa fantaisie et l’humeur du moment, passant au beau milieu de ceux qui voulaient rester ensemble, ou barrant la route à ceux qui voulaient se rendre quelque part. Ils se débarrassaient de tout ce qui les gênait, en l’envoyant promener d’un violent coup de pied, à moins qu’ils ne l’avalent, tout simplement. Pour tous les autres, c’était devenu insupportable.
 
«Comme ce serait bon», soupiraient-ils, «si chacun se devait de respecter autrui!» Le chaos était tel qu’un jour, les humains décidèrent de se rassembler, pour gérer les conflits et protéger les intérêts de chacun.
 
Quel progrès pour les humains ! Depuis ce temps-là, en effet, tous ont obtenu, quelles que soient leurs différences, le droit de vivre libres et égaux, chaque jour, chaque heure de leur vie. Mais aux autres animaux, si semblables soient-ils, rien n’a été accordé, pas même un jour, une heure de leur vie.

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