Dans les temps anciens, comme tu le sais, tous les êtres vivants vivaient en harmonie, se nourrissaient de légumes et de fruits, et buvaient l’eau des ruisseaux.
Mais un jour, un être malfaisant, venu d’on ne sait où, se mit à sillonner les forêts et à se jeter sur tout ce qui ressemblait à un être vivant et chaud , et à le dévorer. Tout particulièrement friand de la chair des humains, il en assommait trois d’un coup, en mangeait un sur place, l’autre en courant et le troisième dans une grotte, où il gardait sa collection de crânes.
Tous tremblaient de tous leurs membres, à la simple évocation de son nom, et moi-même, je ne le prononcerai qu’une seule fois, pour que tu le saches: Raptor vitae, ce qui signifie en latin, «celui qui prend l’essence vitale de chacun des êtres». Désormais, nous ne l’appellerons plus qu’ «ogre», parce qu’il se sustentait de chair, c’en était effroyable! En amateur éclairé, dans le silence pestilentiel de sa tanière, où même les araignées n’osaient s’aventurer, de peur d’être prises pour des en-cas, l’ogre se repaissait de viande, jour après jour.
Or, tout au bout du village, vivaient une femme et ses trois filles. Chaque matin, elles montaient dans les bois ramasser des branchages et, tu sais comment c’est, un jour, en marchant sur les rochers, la mère glissa, tomba et se tordit le pied. Ah, que faire? Ses filles étaient bien jeunes encore, fort jeunes pour se défendre seules.
Mais rien à faire, il lui fallut aller à Zizipanpan, loin, là-bas, se faire raccommoder le pied, où il y avait un raccommodeur, qui raccommodait avec du fil d’argent. Alors, elle dit à ses filles:
«Il me faut aller à Zizipanpan, pour me faire raccommoder le pied en argent. Voici du pain et de la confiture, il y a de l’eau dans le puits, vous vous servirez bien toutes seules. Prenez garde, parce que, vous savez, l’ogre, il ne faudrait pas qu’il vienne vous manger! N’ouvrez à personne, ni à l’ogre, ni à rien qui vienne vous parler, tant que ce ne sera pas moi, parce que moi, quand je viendrai, je vous dirai:
Ouvrez,
ouvrez, fillettes
Ouvrez à votre Maman
Qui vient de Zizipanpan
Avec son pied d’argent »
«C’est entendu», répondirent en chœur les trois filles. La mère s’en alla, les filles verouillèrent la porte et rabattirent les volets. Une heure ou deux avaient passé, quand on frappa à la porte.
«Qui est là? »demandèrent les fillettes, tandis que leur cœur bondissait de peur dans leur poitrine. «On a promis à notre mère de n’ouvrir à personne, jusqu’à son retour».
L’ogre – car c’est lui qui était derrière la porte – le savait bien, puisqu’il avait tout entendu tout à l’heure, caché qu’il était dans le jardin. Alors il se dit, essayons de nous faire passer pour leur mère. J’ai une grosse voix, mais ce n’est rien, peut-être que çà marchera…Il cria:
«Ouvrez, ouvrez, fillettes
Ouvrez à votre Maman
Qui vient de Zizipanpan
Avec son pied d’argent»
«Oh, ce n’est pas notre mère, parce que çà parle trop gros!» s’écrièrent les fillettes.
«Zut», se dit l’ogre. Que faire? Alors il s’en alla voir le forgeron. Tu le connais, n’est-ce pas ? Mais ce n’était pas lui, c’était son arrière-arrière-arrière grand-père, et il lui dit :
«Il faut que tu tapes sur ma langue, parce que j’ai tout un garde-manger, mais je ne peux pas le goûter, parce que je parle trop gros, à ce qu’il paraît».
Le forgeron pensa bien que l’ogre préparait un mauvais coup, mais, tu sais comment vont les choses, il préféra lui obéir, et rester en bons termes avec lui: «Pan pan hou hou!»
Ouh, que cela faisait mal, et la langue de l’ogre saignait, et saignait encore. Mais quand il essaya de parler, il parlait plus fin. Cette fois, j’y arriverai! Je suis un peu abîmé, mais çà ne fait rien. Ah, quel régal, ces fillettes!
«Toc toc toc», il frappa à nouveau à la porte.
«Qu’est-que c’est? Qu’est-ce que c’est?» s’affolèrent les
fillettes.
«Ouvrez, ouvrez, fillasses,
Ouvrez à votre Mamasse,
Qui revient de Zizipanpasse
Avec son pied d’argeasse»,
susurra l’ogre, de sa lange gonflée.
«Cette fois, c’est bien notre mère», pensèrent les filles, et elles se mirent à danser dans la maison, mais quand elles ouvrirent, çà se trouva être l’ogre!
L’ogre se jeta sur elles, les bras tendus, la bouche ouverte, écumant de salive et poussant de terribles grognements. Une, deux, trois, il les fourra dans un sac, pour aller les déguster tout à son aise, dans son refuge des sommets.
A la tombée de la nuit, la mère rentra chez elle. La porte était grande ouverte, ses filles avaient disparu, et l’ouragan qui avait mis sens dessus dessous la maison ne pouvait être que l’ogre. Abattue, bouleversée, la mère devint en un instant une vieille femme, ses cheveux blanchirent, et elle perdit toute joie de vivre.
A la première lueur de l’aube, elle bourra son sac de pain et partit à la recherche de ses filles. La mort dans l’âme, elle marchait péniblement sur les cailloux du sentier escarpé, quand un corbeau se posa sur un rocher, près de son oreille:
«Où allez-vous», lui demanda-t-il, «qu’est-ce qui vous afflige, que vous pleurez ainsi?»
«L’ogre a emmené mes filles», renifla-t-elle, «je suis à leur recherche».
«Comme c’est triste, je vais vous aider», proposa le corbeau, et ils reprirent la route ensemble, elle sanglotant et lui, croassant.
C’est à ce moment qu’ils tombèrent sur un renard, rouge comme les braises, qui les salua et s’inquiéta de les voir si chagrins. L’histoire des fillettes l’émut tellement qu’il voulut les accompagner. Et voilà, ils étaient trois, quand ils rencontrèrent encore un loup, qui insista pour se joindre à la compagnie, quand il apprit la triste nouvelle.
«Il faut mettre au point un plan », décida le loup avec la gravité d’un expert, sinon, l’ogre risque de ne faire qu’une bouchée de nous autres aussi!»
Après délibération, leur plan bien ficelé, ils grimpèrent jusqu’à la caverne de l’ogre. Oh ! c’était un endroit bien sanglant : paille et caillots, éponges glaireuses, éclats et ossements, crânes, cornes, cages thoraciques…
Comme convenu, le corbeau, qui s’était installé juste au-dessus de l’entrée et qui y avait fait un tas imposant de crottes, les fit tomber sur la tête de l’ogre.
«Ah, diable», s’écria-t-il, «qui m’a arrangé de la sorte? Attends voir, corbeau, que je t’attrape!»
L’ogre se précipita vers l’oiseau, mais ses poings se refermèrent sur du vide. Alors il s’élança à sa poursuite, exécutant même des sauts périlleux, dans l’espoir de l’attraper. C’est alors qu’il aperçut, à mi-pente, le loup qui l’observait, d’un air narquois.
«Qu’est-ce qui te faire rire, loup? Ignores-tu qui je suis? Aide-moi, et j’épargnerai ta misérable vie» cria l’ogre.
«Qu’y a-t-il pour votre service?», demanda le loup, heureux de voir que tout se passait comme prévu.
«Me venger de ce corbeau, et de son emplâtre de crottes!», répondit l’ogre.
«J’ai ce qu’il vous faut», lui dit le loup, «suivez-moi».
Tout en bas, accroupi au bord du ruisseau, le renard tressait un panier, s’appliquant à la tâche et évitant de lever la truffe, de peur d’éclater de rire au spectacle de l’ogre, englué de crotte, grognant, jurant et maudissant.
«Apprenez donc à tresser les paniers», proposa le loup, «et vous pourrez ainsi y enfermer le corbeau».
«L’idée est astucieuse», approuva l’ogre, «je suis d’accord».
«Dans ce cas», dit le renard, «vous m’obligeriez en entrant dans ce panier presque achevé, pour que je vous en montre les nœuds les plus subtils».
L’ogre ne se méfia même pas, certain de son pouvoir, et se glissa dans la cage. Alors le renard tressa, tressa, et tressa encore, jusqu’à serrer le dernier nœud. Puis, il lâcha un profond soupir de soulagement: enfermé, l’ogre l’était enfin, pour le plus grand bien de tous!
Dans la caverne de l’ogre, aux relents d’abattoir et de chair brûlée, on sortit du sac les trois fillettes, et depuis lors, le calme revint sur ce pays, où nul n’avait à craindre pour sa vie.