Frédé et le grand Sot
(Le Frédé et sa Chattelise)

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Le Frédé et sa Chattelise) (Grimm)

C’est l’histoire d’un homme qui s’appelle Frédé, et qui vit avec son frère, surnommé le grand Sot.

Un matin, Frédé dit à son frère:
«Ecoute, mon grand Sot, il faut que j’aille aux champs. Je compte sur toi, pendant ce temps, pour aller traire les vaches».
«Tu peux partir tranquille, mon Frédé, tout sera fait comme tu l’entends», lui répond le grand Sot.

Aussi, dès que son frère est parti, le grand Sot enfile son manteau et ses bottes et se rend à l’étable, où se trouvent deux vaches et leurs veaux nouveaux-nés, qui tètent le lait de leur mère .
«Ah», dit le grand Sot, «quel mal vous vous donnez pour téter un peu de lait. Laissez moi faire», et se mettant à traire le lait, il a tôt fait d’en remplir un grand seau, qu’il apporte ensuite aux veaux. «Buvez à votre aise», leur dit-il, et s’installant confortablement dans la paille, il les regarde laper le lait.

Vers midi, Frédé rentra chez lui.
«Grand Sot, donne-moi un grand verre de lait, j’ai soif »
«Comment, Frédé», répond le grand Sot, «mais il n’y en a plus, les veaux ont tout bu».
«Mais grand Sot!» se récrie Frédé, «il ne fallait pas le leur donner».
«Mais si» dit-il, «ils avaient vraiment faim».

Frédé ne dit rien de plus, mais il n’en pense pas moins: «Si c’est comme çà que se présentent les choses avec le Sot, il va falloir y avoir l’œil et se montrer prudent». Or, il s’était économisé une jolie petite somme de bons écus, qu’il avait fait changer en or, et précautionneusement, il les montra au grand Sot en lui disant:
«Tu vois ces jaunets, grand Sot? Je vais les mettre dans un pot, que j’enterrerai dans l’étable, sous la mangeoire des vaches. Mais que je ne te voie pas y toucher, sinon, cela irait mal pour toi!»
«Tu peux être tranquille, Frédé», lui répond-il, «je n’y toucherai absolument pas».

Une fois Frédé parti, une carriole s’arrêta devant la maison et deux hommes en descendirent et vinrent frapper à la porte.

Chiens, chats, ou bourriquets,
Chez nous vous trouverez,
Selon votre souhait
Et dans votre budget

Voilà ce qu’ils disaient au grand Sot, en le tirant par la manche vers la carriole.
«Après vous, s’il vous plaît, et faites votre choix»

A l’intérieur de la carriole, dans la pénombre, le grand Sot distingua une multitude d’yeux qui le fixaient, apeurés. Au moins 20 animaux étaient entassés là, attachés par des cordes ou enfermés dans des cages.
«Ecoutez», dit le grand Sot, «je n’ai pas d’argent et je ne peux rien acheter ; mais si vous avez l’emploi de jaunets, je suis prêt à racheter tous ces animaux».
«Des jaunets?» firent les deux hommes, «et pourquoi pas, après tout? Cela peut se faire… Voyons d’abord quel air ils ont».
«Allez à l’étable», leur dit-il, «et creusez sous la mangeoire des vaches: vous les trouverez ; moi, je n’ai pas le droit d’y aller avec vous».

Les deux hommes allèrent à l’étable, creusèrent et mirent la main sur les belles pièces d’or, qu’ils s’empressèrent d’empocher. Et abandonnant là les animaux et leur carriole, ils prirent aussitôt la fuite.

Le grand Sot y monta, ouvrit les portes des cages et détacha les cordes. Tous les animaux sortirent et se cherchèrent un endroit dans la cour pour se coucher au soleil.

A son retour à la maison, Frédé vit tout ce petit monde et il demanda aussitôt:
«Grand Sot, qu’est-ce que tu as fait?»
«Un sauvetage, que j’ai fait, mon petit Frédé, parce qu’ils ont bien voulu des jaunets!» répondit-il. «Mais tu sais, je n’y ai absolument pas touché moi-même: les deux hommes les ont déterrés, et je n’ai pas bougé d’ici» .
«Ah , grand Sot, qu’est-ce que tu as fait-là?», soupira le Frédé. «Ces jaunets, c’était de l’or, tu m’entends, de l’or pur! Et c’était toute notre fortune. Jamais tu n’aurais dû faire une chose pareille!»
«Mais si», dit le grand Sot, «il le fallait!»

Frédé resta un moment dans ses pensées, réfléchissant en silence. Après quoi, il dit:
«Ecoute, grand Sot, cet or, nous devons-le-leur reprendre. Il faut rattraper ces deux hommes».
Et les voilà partis à leur recherche. Frédé marche à grands pas, mais le grand Sot prend tout son temps: «C’est tout avantage pour moi», pense-t-il, «parce que pour le retour, j’aurai tout ce chemin d’avance».

Au bout d’un moment, il rejoint quand même Frédé, qui s’est arrêté pour se reposer.
«Grand Sot», lui demande-t-il, «as-tu pensé avant de partir à fermer comme il faut notre maison?»
«Non, Frédé, je n’y ai pas pensé».
«Alors, retournes-y et n’oublie pas, surtout, de bien veiller à la sécurité de notre maison, avant de t’en aller!»

Le grand Sot retourna donc vers la maison, qu’il trouva comme ils l’avaient laissée. Il verrouilla soigneusement la porte du haut, après quoi il enleva la porte du bas, la prit sur son dos et reprit sa route, en prenant tout son temps: «Plus j’irai lentement», se disait-il, «et mieux Frédé se reposera».

Lorsque enfin il le rejoignit, il dit à son frère:
«Tu vois, je t’ai apporté la porte ; comme cela, tu pourras la surveiller tout à ton aise!»
«Oh là là», s’exclama Frédé, «on peut dire que tes idées sont géniales: la porte du bas, tu l’enlèves afin que tous puissent entrer, et celle du haut, tu y mets le triple verrou!»

Ils reprennent leur route et entrent dans la forêt, mais le soir tombe sans qu’ils aient trouvé les deux hommes.
«Grimpons dans cet arbre pour y passer la nuit», décident-ils.
Or, ils étaient à peine en haut qu’ils virent arriver les deux hommes, qui firent halte précisément au pied de leur arbre. Ils allumèrent un feu et s’apprêtèrent à partager leur butin.

Frédé se mit aussitôt à réfléchir à la meilleure façon de récupérer l’or, sans toutefois se mettre en danger. Pendant ce temps, le grand Sot, qui porte toujours la porte sur son dos, pense qu’elle pèse vraiment trop lourd:
«Frédé», dit-il, «il faut que je jette la porte en bas, c’est beaucoup trop lourd!»
«Non et non, grand Sot, ne la jette pas, sinon, ils vont nous découvrir!»
«Si fait, je dois la jeter en bas, elle me pèse trop».
Et la porte dégringola avec un bruit épouvantable, en cassant des branches au passage, puis s’écrasa sur le sol avec un grand plof! Les deux hommes, épouvantés, prirent la fuite en poussant des cris:
«C’est le diable, c’est le diable qui descend de l’arbre!»
Et ils décampent sans se retourner.

«Vite», s’écrie Frédé, «prenons notre or et rentrons chez nous au plus vite».
«Vas-y toi», dit le grand Sot, «moi, je vais aller avec les deux autres»
«Mais enfin, grand Sot, ce sont des voleurs!»
«Peut-être bien», répond-il, «mais j’y vais quand même».

Et le grand Sot alla rejoindre les deux hommes, qui le prirent avec eux sans hésiter, car, pensaient-ils, il devait connaître les lieux et les bonnes occasions. 

Le grand Sot part devant eux et ils le suivent. Il va de maison en maison en criant:
«Bonne gens, avez-vous quelque chose à voler? Nous cherchons à voler!»
«Cela promet!» se disent entre eux les voleurs, qui n’ont plus qu’une idée en tête: se débarrasser de cette aide-là!

Or à ce moment, ils entendent un roulement de tambour: c’est un messager, qui annonce l’arrivée du roi:

Oyez, oyez, bonnes gens,
Sa majesté le roi,
Dans son carrosse d’argent
Passera dans un moment

Courez vous habiller,
Vous laver, vous farder,
Et venez saluer,
La richesse incarnée!

«Quelle aubaine, quelle aubaine», s’écrient les deux hommes, «c’est le moment où jamais de s’en mettre plein les poches!» Et entraînant avec eux le grand Sot, ils s’en vont dans la forêt, pour tendre une embuscade au carrosse royal.

Il fut convenu que lorsque que le carrosse arriverait, le grand Sot aussitôt se jetterait devant, l’obligeant ainsi à s’arrêter. Les deux compères accourraient alors, pour lui prêter main forte.

Aussitôt dit, aussitôt fait, et dans le carrosse, on trouve un plein coffret de pièces d’or. «De l’or, de l’or» crient les deux compères, «une montagne d’or! Ne restons pas ici, pressons, pressons le pas, pour le mettre à l’abri!» Mais pendant qu’ils s’exclament ainsi, le grand Sot, lui, fait sortir le roi, échange avec lui ses vêtements, et prend sa place dans le carrosse.

«En route», dit le grand Sot. Et le voilà parti, à travers monts et vallées, jusqu’à un magnifique château, flanqué de tours, où le carrosse s’arrête:
«Vive le roi, vive le roi» crie-t-on par ici ; «longue vie à sa majesté» reprend-on par là.

Acclamé par la foule, le grand Sot, déguisé en roi, pénètre dans le vestibule du château, sous les grands lustres étincelants. Sous ses pieds des courtisans déroulent un épais tapis, où il enfonce à chaque pas, et de chaque côté se tiennent des soldats, aussi raides que des piquets.

«Mon dieu que j’ai faim», s’écrie le grand Sot, qui n’a plus mangé depuis longtemps. Et aussitôt on s’affaire, et on le conduit dans une grande salle, où la table est dressée pour cent personnes au moins.
«C’est bien», dit le grand Sot, «il y aura assez pour tout le monde», et il ordonne que l’on fasse entrer sur-le-champ tous ceux qui l’avaient salué à son arrivée.

«Mais vous n’y pensez pas, votre majesté, vous n’y pensez pas! Des paysans au château, à la même table que le roi, cela ne se fait pas!»
«Mais si», dit le grand Sot, «et puis, c’est moi le roi!»

A contre cœur, les courtisans ouvrent les portes, et la grande salle est bientôt pleine de monde, tellement pleine que la plus petite des souris n’y pourrait plus passer, et pourtant, au dehors, ils sont encore nombreux à devoir entrer. Alors le grand Sot fait ouvrir toutes les portes du château, et dresser des tables dans chacune des pièces, jusque dans le jardin.

«Majesté», déclarent les courtisans mécontents, «nous vous avons servi fidèlement depuis bien des années, mais dans ces conditions, nous ne pouvons rester. Avec votre permission, nous allons nous retirer».
«Vous êtes mes invités, allez où bon vous semble», leur dit le grand Sot, et pour les remercier, il leur fit cadeau de sa couronne.

Ce conte, issu de l'oeuvre de Grimm, présente à l'origine les aventures d'un jeune couple dont la femme, complètement étourdie, représente l'antithèse de ce que doit être dans l'esprit des auteurs  une bonne épouse. A travers le personnage du grand Sot, que nous a inspiré le conte original, nous avons voulu remettre en cause des idées reçues et des préjugés, dont nous ne sommes pratiquement plus conscients.

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