Histoire d'un chaton |
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Un jour, il s’en souvenait comme si c’était hier, un petit garçon l’avait désigné du doigt à son père. Une main l’avait ensuite saisi fortement, et bien qu’il ait agrippé le coussin sur lequel il était étendu, de toute la force de ses griffes, il s’était senti soulevé dans les airs, puis déposé dans les bras du petit garçon. Maladroitement, l’enfant s’était mis à le serrer si fort qu’il ne pouvait presque plus respirer. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine tant il avait peur, et il étouffait. Alors il avait sorti ses griffes et lacéré le bras du garçon, qui l’avait laissé tomber. Depuis lors, il n’avait plus revu les siens, ni personne d’autre d’ailleurs. C’est à peine s’il devinait la présence de l’enfant, quand il s’approchait de la maison, pour venir manger sa gamelle. Heureusement, il aimait beaucoup manger, et n’aurait pour rien au monde laissé une miette de son repas. Il ne savait pas au juste ce qu’il mangeait, mais en tous cas, cela sentait rudement bon. Un jour qu’il s’embêtait comme d’habitude, il s’étira de tout son long et sortit de la grange où il dormait, pour aller se balader le long du ruisseau, qui serpentait à côté de la maison. Or, quelques centaines de mètres plus loin, il entendit des couinements apeurés et vit quelques chose remuer dans les ronces, qui poussaient au bord de l’eau. Un caneton s’y était aventuré et pris au piège, tentait vainement de se libérer, mais à chacun de ses mouvements, des épines le déchiquetaient, et sur son duvet perlaient des gouttes de sang. Spontanément, l’idée lui vint d’aider ce caneton, et bien qu’il ne sut pas comment s’y prendre, le chaton dévala aussitôt le talus et se mit à tirer une à une les longues tiges de mûrier, le plus délicatement possible. A chaque fois, c’était un miracle d’y arriver, car le caneton, depuis qu’il l’avait aperçu, s’empêtrait de plus belle, plutôt que de se laisser approcher. A mesure qu’il travaillait, cependant, le caneton se montrait plus confiant, et quand le chaton se coucha, il grimpa tout naturellement sur son dos. A la mare, les canards, fous d’inquiétude, battaient des ailes et couraient de droite à gauche, dans une volée de plumes. Mais l’arrivée du chaton, et de son passager, mit fin à ce tapage, comme le vent chasse un nuage. De tous côtés, des yeux incrédules les fixaient et ils restaient là, au milieu des canards, et des poules curieuses qui fonçaient des quatre coins de la cour. Aussitôt, le chaton se vit convier à un grand festin, auquel assistèrent tous les animaux de la ferme. C’était vraiment merveilleux d’être entouré, de s’amuser, et jamais le chaton n’avait passé si agréablement la journée. Le repas lui-même, aux saveurs étranges et exotiques, ne lui déplaisait pas, et il se resservit à plusieurs reprises d’épluchures multicolores et de grains jaunes. Ce fut pour le chaton le début d’une nouvelle vie. Chaque jour, il rejoignait ses amis, et passait en leur compagnie la journée, surveillant les petits, paressant au bord de la mare, ou dégustant les épluchures qu’on venait leur apporter. Etait-ce l’habitude ? Leur goût lui semblait maintenant familier, et il aimait sous sa dent leur texture croquante. Bizarrement, plus il mangeait d’épluchures, moins sa gamelle le tentait et de plus en plus souvent, il se forçait pour la vider. C’était surtout l’odeur qui l’incommodait. Une odeur forte, qui sentait longtemps après qu’il eut terminé de manger. A cette époque, le chaton fit la connaissance d’un autre chat, venu s’installer à la ferme. C’était un individu prétentieux, qui limitait ses amitiés aux membres de sa propre espèce, voire à une partie d’entre elle. D’entrée de jeu, il avait regardé de haut les relations du chaton avec le poulailler, se gardant bien de toute familiarité avec ces gallinacées, qu’il considérait comme quantité négligeable. Pour le chaton, qui n’avait jusqu’à présent jamais fréquenté ses semblables, c’était l’occasion de trouver un ami à son image. Ils passaient ensemble de longs moments, à jouer, à se poursuivre, ou à ses promener, et se couchaient au soleil, de tout leur long, en attendant qu’on leur serve leurs gamelles. Malgré cette belle entente, le chaton n’avait pas retrouvé l’appétit, et cédant discrètement son assiette, il courait chaque jour au poulailler, croquer quelques lamelles de pommes, et grignoter quelques grains. Cette attitude devant les gamelles, au lieu de les arranger, finit par leur peser lourdement. L’un refusant catégoriquement de goûter aux épluchures, et l’autre luttant contre la nausée qui lui soulevait l’estomac, à chaque repas. Leurs relations s’en ressentaient, et même s’ils vivaient en frères, l’odeur des gamelles dressait entre eux un mur invisible, que leurs points communs suffisaient à peine à effacer. Insensiblement, le chaton eut moins envie de rester en sa compagnie, et petit à petit, il repris sa vie d’autrefois, au milieu des poules et des canards. Qui sait, se disait-il, peut-être se joindra-t-il à nous demain, ou dans un mois. Et jour après jour, il ne manqua pas de lui garder, dans l’espoir de sa venue, ses plus belles épluchures. |
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