L'homme qui répandait des cendres
(Le vieillard qui ...)

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Il était une fois un homme qui avait deux fils: le plus âgé était fort riche, tandis que le cadet vivait dans la misère. Contre toute attente, quand la mort emporta leur père, l’aîné hérita de tout, maison, meubles et fortune, à l’exception d’un petit chien, que le cadet recueillit et soigna comme son propre enfant.

Entouré de l’affection des siens, le chien grandissait rapidement, et il fut bientôt capable d’accompagner le cadet, qui partait travailler aux champs. Chaque jour, il l’aidait à transporter ses outils, puis il s’installait sous un arbre, en bordure du champ, et de là, le regardait semer, planter et nettoyer les cultures.

Aux fleurs innombrables succédèrent, sur les plans de petits pois, des cosses vert tendre, et à mesure que la saison avançait, on les voyait gonfler et se tendre, jusqu’à ce que leur peau étirée et translucide s’entrouvre sur des rangées de pois durs et brillants.

Ce matin là, quand ils vinrent au champ pour la cueillette, qui devait durer toute la journée, le chien tout à coup s’écria:
«Pois, qui êtes là-bas, venez ici! Pois, qui êtes ici, venez aussi!»
Et aussitôt, tous les pois des environs sortirent de leurs cosses, et le chien les amassa l’un après l’autre dans de grands paniers.

En une demi-heure, on avait engrangé toute la récolte, et de retour à la maison, on prépara une bonne soupe de pois, dont on se régalait, quand la femme du frère aîné arriva. On lui raconta alors ce qui s’était passé, et elle dit aussitôt:
«Nous aussi, on voudrait bien manger de la soupe aux pois, prêtez-nous votre chien!»
Et elle s’en alla avec l’animal.

Le lendemain, l’aîné partit au champ. Sans attendre que le chien lui propose de porter ses outils, il hurla:
«Porte çà! Mets çà sur ton dos!»
Et il empila sur le dos du chien faucille, bêche et râteau, et le poussa à aller vite, toujours plus vite. Mais une fois devant son champ, dans sa précipitation, l’aîné se trompa et cria:
«Orties, qui êtes là-bas, venez ici! Orties, qui êtes ici, venez aussi!»
Et les orties accoururent de partout et envahirent la totalité de son champ, recouvrant bientôt complètement les légumes.

Alors, fou de rage, et rendant le chien responsable de tout, il se lança à sa poursuite, armé d'un bâton. Le chien courait tantôt à droite, tantôt à gauche, pour échapper à son agresseur, et il ne vit pas, à ses pieds, une énorme pierre, sur laquelle il trébucha. De tout son long, il tomba sur le sol, juste en dessous de l'arbre à riz.

Quand le cadet, inquiet de ne pas voir revenir son chien, vint le voir, l'aîné vociféra:
«A cause de ton sale cabot, j’ai perdu ma récolte! Les orties l’ont anéantie. J’était si en colère que je l'ai poursuivi, armé d'un bâton. Dans sa fuite, ton chien a fait une mauvaise chute. Si tu veux le récupérer, vas-t’en voir sous l’arbre à riz!»

Le cadet et sa femme, pleins de tristesse, partirent immédiatement, coupèrent l’arbre à riz et taillèrent dans ce bois un beau brancard, sur lequel il couchèrent leur chien. Puis ils revinrent chez eux, en chantant:
«Devant le vieux, riz, dégringole! Devant la vieille, or, dégringole!»
Et le riz s’entassa devant l’homme, tandis que l’or couvrait les pieds de la femme, tant et si bien qu’il fallut toute la nuit, pour tout ramasser.

A partir de ce jour, ils mangèrent du riz en abondance, et s’achetèrent mille choses nouvelles. Aussi la femme du frère aîné ne put-elle s’empêcher de leur demander, quand elle vint encore leur rendre visite, d’où leur venait leur bonne fortune.
«Mais, vous savez bien», lui rappelèrent-ils, «votre mari avait poursuivi notre chien et il s'était blessé, sous l’arbre à riz. Nous avons coupé l’arbre et taillé dedans un brancard, pour transporter notre chien blessé. Et quand nous nous en sommes servis, il en est sorti du riz et de l’or!»
«Oh, mais alors, prêtez-le moi!», s’écria l’avide femme, qui s’empara du brancard et l’emporta chez elle.

Avec son mari, ils le soulevèrent, mais oubliant l’essentiel de la chanson, ils chantèrent:
«Devant le vieux, entasse-toi, caca! Devant la vieille, entasse-toi, pipi!»
Et alors, selon leur demande, s’entassèrent dans la maison toutes les ordures possibles et imaginables.

Fous de colère, ils rendirent le brancard responsable de la catastrophe, et après l’avoir brisé à coups de cognée, ils le jetèrent au feu, où il se consuma.

Quand le cadet vint plus tard chercher le brancard, l’aîné déclara:
«Ce brancard était complètement fou, il n’en finissait pas de remplir la maison de saletés, alors on l’a cassé et jeté au feu!»
«Eh bien», reprit le cadet, «puisqu’il n’y a plus rien à faire, donnez-moi au moins les cendres». Et il les recueillit dans un pot.

Le jour suivant, il se mit à disperser les cendres dans son champ, tout en chantonnant:
«Allez droit aux racines, aux racines des plans de tomates!»
Or, partout où il passait, les plans de tomates se couvraient aussitôt de gros fruits charnus, d’un rouge éclatant. Saisissant un panier, le cadet se mit à les cueillir. Puis, il rentra à la maison, où toute la famille se régalait d’une bonne soupe de tomates, quand la femme du frère aîné vint encore leur rendre visite.
«Eh, vous en mangez de bonnes choses!» s’exclama-t-elle. «Qu’est-ce qui se passe?»
«Comme vous aviez jeté au feu le brancard», lui répondirent-ils, «on a ramassé les cendres, et quand on les a jetées au vent, les plans de tomates ont produit autant de fruits. C’est pourquoi nous mangeons maintenant de la soupe aux tomates!»
«Alors, donnez-nous un peu de ces cendres!», demanda la femme du frère aîné, qui ordonna ensuite à son mari d’imiter le cadet.

Instruit par sa femme, il se rendit à son champ, un soir de grand vent, et commença à jeter les cendres. Mais en même temps il chanta, oubliant les paroles exactes:
«Allez droit aux yeux, aux yeux du vieux!»

Et les cendres aussitôt de se précipiter dans les yeux de l’aîné, qui tomba à genoux, aveuglé. Sa femme, pendant ce temps, s’impatientait d’attendre ainsi l’arrivée des tomates. Elle se rendit elle aussi au champ, où elle crut voir une énorme tomate, toute boursoufflée et luisante, mais ce n’était, en vérité, que la tête de son mari… 

Ce conte est issu des « Contes du Japon d’autrefois », recueillis par Yanagita Kunio (Publications Orientalistes de France, 1983). Nous avons conservé la structure tripartite du conte, mais modifié la teneur du premier et du troisième épisodes, où il était question de chasse miraculeuse. Le second épisode a été partiellement retravaillé.

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