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Le petit poucet |
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Un jour qu’ils n’avaient reçu pour souper qu’un petit morceau de pain rassis, et que son ventre vide le tenait éveillé, le Petit Poucet entendit ses parents parler ainsi: «Il ne nous reste que peu de choses à manger, qu’allons-nous devenir? Ah, si seulement nous pouvions tenir encore un mois, jusqu’au retour de la bonne saison!» Bouleversé par ces paroles pleines de désespoir, le Petit Poucet se mit à réfléchir, et avec sa sœur, qui ne dormait pas non plus, ils décidèrent d’aller vivre tous les deux dans la forêt. «Nous
mangerons des fruits et des racines sauvages, et nous boirons l’eau
des ruisseaux», se dirent-ils. Et à l’idée de cette grande
aventure, ils se sentaient tout excités. Pour
pouvoir retrouver quand ils le voudraient le chemin de la maison, ils se
levèrent de grand matin, allèrent au bord du ruisseau et s’emplirent
les poches de petits cailloux blancs, qu’ils laisseraient tomber tout
au long du chemin. Puis,
comme ils le faisaient d’habitude, les enfants accompagnèrent leurs
parents dans la forêt, et ceux-ci se mirent à couper du bois. Dès qu’ils
les virent bien occupés à travailler, les enfants s’éloignèrent
peu à peu, et s’enfuirent par un petit sentier. Tout
alla bien jusqu’au soir, mais quand la nuit tomba sur la forêt, et
qu’ils se virent seuls dans l’obscurité, les enfants commencèrent
à avoir peur. Ils se rappelaient en tremblant les mises en garde de
leurs parents, qui leur disaient de ne pas s’attarder dans les bois,
de peur d’y rencontrer les korrigans et les sorcières, qui hantaient
la forêt. Le
cœur battant au moindre craquement, les yeux écarquillés de peur, ils
imaginaient des êtres étranges, tapis dans l’ombre et prêts à leur
sauter dessus et il ne se sentaient plus le courage de demeurer plus
longtemps dans la forêt. «Cherchons vite les petits cailloux et rentrons chez nous», dit le Petit Poucet. Et ils s’en retournèrent chez leurs parents, qui furent remplis de bonheur en les retrouvant: «Enfants,
où étiez-vous donc passés? Nous vous avons cherché partout,
craignant le pire, et voici que vous revenez sains et saufs!»
Ils les couvrirent de baisers et les larmes leurs vinrent, tant ils étaient
émus de les revoir. Par
chance, un voisin vient de leur apporter un gros potiron et ils sont
tout heureux de pouvoir réchauffer leurs petits d’une bonne soupe
bien chaude. Mais couchés dans leurs lits, les enfants ne trouvent pas
le sommeil. Ils ne cessent de se retourner d’un côté, et puis de
l’autre, tracassés à l’idée que, tout gros qu’il soit, le
potiron ne pourra pas les nourrir longtemps, eux et leurs parents. Et puis ils sont un peu honteux maintenant, d’avoir eu si peur dans la forêt, car somme toute, il ne leur est rien arrivé de fâcheux. «Il
faut que nous y retournions demain», pensent-ils. Et leur résolution
prise, ils s’endorment tous deux d’un profond sommeil. Le
lendemain matin, leur mère vint les éveiller et ils suivirent leurs
parents, qui partaient à nouveau couper du bois. Cette fois, les
enfants n’ont pas eu le temps de prendre des petits cailloux, mais ils
émiettèrent le pain de leur déjeuner, partout où ils passèrent.
Quand il furent arrivés et que leurs parents commencèrent à
travailler, ils se mirent à ramasser des branchages pour faire des
fagots et petit à petit, ils s’éloignèrent, s’enfonçant plus
avant dans la forêt. Le
soir tomba, et la nuit enveloppa peu à peu de mystère les grands
arbres. Leurs silhouettes décharnées semblaient tendre leurs bras
crochus vers les enfants, qui les regardaient, les yeux agrandis de
frayeur. Aussi terrifié que la veille, le Petit Poucet chercha des
yeux, pour se rassurer, les miettes qui les reconduiraient chez eux, si
un danger survenait. Mais il ne trouva rien du tout ! Les oiseaux
les avaient mangées! Epuisés,
les enfants se couchèrent l’un contre l’autre, sur un tapis de
mousse moelleuse, et ils tombèrent aussitôt endormis, jusqu’au
matin. A leur réveil, la forêt résonnait des chants des oiseaux qui
volaient de branche en branche, dans la lumière blanche du petit matin. Tout
près de l’endroit où ils avaient dormi, les enfants découvrirent
des arbustes, couverts de fruits noirs et juteux. Ils s’en régalèrent,
avant de reprendre leur marche. Jamais ils n’étaient allés si loin
auparavant . La végétation devenait de plus en plus dense et il
n’y avait plus de sentier. Les vêtements déchirés par les ronces,
couverts d’égratignures, ils continuaient cependant d’avancer, et
ils parvinrent alors à une clairière, où ils virent une maison
blanche. «Ouf» se dirent-ils, et ils s’avancèrent vers
elle. Un
silence pesant planait, et on n’entendait que le bruit du vent dans
les arbres. Les enfants, maintenant tout près de la maison, découvrirent
qu’elle était toute entière construite avec des ossements et des crânes,
empilés les uns au dessus des autres. Pétrifiés d’horreur, ils
s’arrêtèrent et hésitèrent, mais la faim et le froid les
tenaillaient et en fin de compte, ils frappèrent à la porte. Une
femme vint leur ouvrir: «Que voulez-vous? Ne
savez-vous pas que c’est la maison d’un ogre qui mange les petits
enfants? Partez, pendant qu’il est encore temps!» Mais
les enfants sont trop faibles pour faire un pas de plus et ils restent là,
immobiles. Comment imaginer d’ailleurs qu’un être humain n’ait
pas pitié de deux enfants, se disent-ils, au fond d’eux-mêmes. La femme, voyant leur fatigue, les fait entrer et se réchauffer près du feu. Puis elle leur donne un panier de pommes et les cache dans un grand coffre. Soudain, la porte s’ouvre. C’est l’ogre, qui rentre chez lui. «Je sens la chair fraîche» dit-il à sa femme. «C’est not’chatte qui a fait chat!» lui répond-elle. «C’est pas çà» dit l’ogre et il reprend: «Je sens la chair fraîche» «C’est not’chienne qui a fait chien» dit à nouveau sa femme «C’est pas çà» rétorque l’ogre, «cela fait belle lurette qu’il n’y a plus âme qui vive ici. Tous ont bien trop peur de moi! Alors, d’où vient ce délicieux fumet?» Et il va droit au coffre et découvre les deux enfants. «Voilà du gibier qui me vient bien à propos pour traiter trois ogres de mes amis, qui doivent me venir voir ces jours-ci». Et il les tire du coffre, pour mieux les examiner. «Vois comme ils sont maigres» reprend sa femme. «Tu ferais beaucoup mieux de les garder un peu, pour les engraisser». «Voilà une bonne idée», dit l’ogre. Et sa femme emmène les enfants dans la grange, où se trouve une cage grillagée, à côté d’un gros tas de paille. «Entrez
dans la paille et restez cachés, quoi qu’il arrive» leur
dit-elle. Puis elle ferme la porte de la cage, dont elle suspend la clef
à son cou, et retourne près de son mari. En
pleine nuit, l’ogre se réveilla et se mit à penser aux enfants et à
leur chair tendre et délicieuse à souhait, qui n’attendait que son
bon vouloir. Tout doucement, il enleva la clef du cou de sa femme et
descendit à pas feutrés l’escalier. Mais sa femme, qui faisait
semblant de dormir, se leva aussi et le suivit. Armé
d’un grand couteau, il ouvrit la porte de la grange, plongée dans
l’obscurité, puis celle de la cage, dont il laissa la clef sur la
serrure. A tâtons, il chercha les enfants, et les croyant blottis tout
au fond, il entra complètement dedans. Sa femme aussitôt referma la
porte et l’enferma à double tour, et voilà l’ogre emprisonné dans
la cage, à la place des enfants, que la femme fit alors sortir de la
paille. L’ogre
se mit à crier, mais rien n’y fit. Sa femme, prenant les enfants par
la main, leur expliqua que c’était mieux ainsi, car aussi longtemps
que l’ogre resterait enfermé, il ne pourrait tuer personne. Chaque
jour, elle lui apporta à manger et à boire, et les enfants vinrent
jouer auprès de lui, pour lui tenir compagnie. Un peu à l’étroit
dans sa cage, l’ogre commenca à avoir mal aux jambes, et quand il était
seul dans le noir, il ne savait plus s’il faisait jour ou s’il
faisait nuit. Il se sentait malheureux. Et il se souvint de sa vie passée,
et de tous ceux qu’il avait enfermé dans cette cage et il comprenait
maintenant combien ils avaient dû souffrir et pleurer à cause de lui.
Plus il y pensait, et plus il se disait que faire souffrir et tuer des
êtres vivants pour les manger était une chose vraiment horrible. Un jour, il n’en peut plus, et quand sa femme vient le nourrir, il se met à pleurer et la supplie: «Je t’en prie, laisse-moi sortir d’ici! Tu sais, j’ai compris comme c’est terrible d’être enfermé et je te le promets, jamais plus je ne ferai de mal à quelqu’un, ni aux humains ni aux autres animaux». «Dans
ce cas, je veux bien t’ouvrir la porte» lui dit sa femme, et
elle tourne la clef dans la serrure. Quand
l’ogre sort, elle le reconnaît à peine, tant il a changé. Ses
traits sont tirés et il a de grands cernes noirs sous les yeux ;
il est sale et ne tient plus sur ses jambes. Avec les enfants, elle
l’aide à marcher jusqu’à la maison et ensemble ils se régalent
d’une bonne potée aux légumes. L’ogre
tint vraiment parole, et ne fit jamais plus de mal à personne. Petit à
petit, les animaux revinrent habiter autour de la maison, et la clairière
s’emplit de cris joyeux et de bruissements de vie. Depuis
longtemps cependant, les enfants n’avaient plus revu leurs parents, et
ils leur manquaient beaucoup. L’ogre, qui n’en était plus un
d’ailleurs, leur proposa de les raccompagner chez eux. Il chaussa ses
bottes des 7 lieues, les prit dans ses bras et aussitôt, ils arrivèrent
chez leurs parents. Dès qu’ils virent leurs enfants, les parents furent fous de joie, tant ils avaient craint de ne plus jamais les revoir. «Que vous est-il arrivé» demandèrent-ils, «et qui est votre ami?» Et
les enfants leur racontèrent toute l’histoire, tout ce qu’ils
avaient vu et fait dans la forêt, et comment ils avaient rencontré l’ogre. Avec le retour de la bonne saison, les légumes poussaient maintenant à profusion dans le jardin, et les parents ne manquaient plus de rien. Tous mangèrent copieusement, puis l’ogre embrassa les enfants et rentra chez lui.
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