Il était une fois une jeune fille qui aimait par-dessus tout soigner les plantes, et qui passait tous les après-midi sur la terrasse, encombrée de quantité de pots. Parmi ceux-ci, il en est un qui avait sa préférence, c’était un plan de marjolaine, dont le parfum suave embaumait. Sous le balcon, à la regarder, venait régulièrement un marin. Un jour, ce marin lui dit:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
Et la jeune fille de lui répondre:
«Marin, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
Lui encore:
«Pas moyen de les compter.»
Et elle:
«Laisse donc ma plante où elle est.»
Peu après, le marin se déguise en marchand ambulant, et va vendre sa marchandise sous les fenêtres de la jeune fille, qui descend et demande le prix d’un oranger. Le faux marchand dit le prix, mais c’est si cher qu’elle n’en veut pas.
Alors, lui:
«Payez-moi donc d’un baiser, je vous le donne.»
La jeune fille lui donne un tout petit baiser et lui, l’oranger, pour sa terrasse.
L’après-midi, la jeune fille surgit au milieu des plantes, sur le balcon, et le marin lui lance:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
Et la jeune fille de lui répondre:
«Marin, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
Lui encore:
«Pas moyen de les compter.»
Et elle:
«Laisse donc ma plante où elle est.»
Mais alors, le marin:
«Pour un tout petit oranger,
J’ai reçu un beau baiser.»
Comprenant la ruse, la jeune fille enrage et se retire, mais rapidement, elle trouve le moyen de se venger. Elle se déguise en paysan, prend avec elle son compagnon, un cochon, et s’en va au port, portant un plein panier de truffes.
Le marin, à la vue de ces belles truffes, veut aussitôt en manger et demande:
«Voulez-vous m’en vendre un peu?»
Mais elle lui répond qu’elle ne les vend pas, puisqu’elles ne sont pas à elle, mais que s’il veut bien s’adresser à son ami, et lui embrasser la queue, il lui en donnera sûrement.
Le marin trouvait les truffes si désirables que, jetant un regard autour de lui pour voir si personne ne le regarde, il dépose un baiser sur la queue du cochon, emporte les truffes et file.
Quand ils se revoient, elle sur la terrasse, lui sous le balcon, le dialogue recommence:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
«Marin, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
«Pas moyen de les compter.»
«Laisse donc ma plante où elle est.»
«Pour un tout petit oranger,
J’ai reçu un beau baiser.»
«Autant sur la queue de mon cochon,
Pour tout prix de quelques champignons.»
Quand il entend cette nouvelle réplique, le marin est bel et bien marri. Il décide d’aller se cacher sous l’escalier, et au moment où la jeune fille s’apprête à monter, il saisit son jupon et tire dessus.
Elle crie:
«Au secours, au secours,
Le diable est dans la cour!»
Ce même après-midi, entre la terrasse et la rue, nouveau dialogue:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
«Marin, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
«Pas moyen de les compter.»
«Laisse donc ma plante où elle est.»
«Pour un tout petit oranger,
J’ai reçu un beau baiser.»
«Autant sur la queue de mon cochon,
Pour tout prix de quelques champignons.»
«Au secours, au secours,
Le diable est dans la cour!»
Cette fois, c’est au tour de la jeune fille d’être surprise. Alors, elle décide de donner à l’importun la leçon qu’il mérite. A la nuit tombée, elle s’introduit dans la maison du marin, y prend un poisson mort, et enveloppée dans un drap, une torche à la main, elle s’approche de son lit.
A la vue de ce spectre vengeur, le marin tremble comme une feuille et implore:
«O spectre, laisse moi vivre,
Et plus aucun poisson n’aura à en pâtir!»
La jeune fille éteint sa torche et s’en va. Le lendemain, le duo recommence:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
«Marin, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
«Pas moyen de les compter.»
«Laisse donc ma plante où elle est.»
«Pour un tout petit oranger,
J’ai reçu un beau baiser.»
«Autant sur la queue de mon cochon,
Pour tout prix de quelques champignons.»
«Au secours, au secours,
Le diable est dans la cour!»
«O spectre, laisse moi vivre,
Et plus aucun poisson n’aura à en pâtir!»
A ce nouveau couplet, le marin devient songeur. Puis il ramasse son sac et va son chemin. Bien des années plus tard, devenu boulanger et poussant devant lui une charrette remplie de pains, il s’arrête à nouveau sous le balcon:
«Sirène, sirène,
Combien de fleurs, à ta marjolaine?»
Et la jeune fille de lui répondre:
«Boulanger, fils de marin,
Dans ta nasse, combien est-il de regards éteints?»
«Tu n’en trouveras aucun.»
«De ma plante, sens-tu le parfum?»
«Pour un tout petit oranger,
J’ai reçu un beau baiser.»
«Autant sur la queue de mon cochon,
Pour tout prix de quelques champignons.»
«Au secours, au secours,
Le diable est dans la cour!»
«O spectre, tu m’as laissé vivre,
Et plus aucun poisson n’a eu à en pâtir!»
«Boulanger, fils de marin,
Donne-moi ta main.»
Et depuis, à faire du pain, ils unirent leur destin.