Le pouvoir des fleurs |
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Or, toutes les semaines, quand ils se rendaient au supermarché pour y faire leurs achats, leur petit garçon pleurait à chaudes larmes, devant le rayon boucherie, où s’entassaient pêle-mêle poulets livides et rouges morceaux de chair. Ils avaient bien essayé d’éviter cet endroit, de faire demi-tour, de lui tourner le dos, mais il était si grand qu’on ne pouvait l’ignorer et quoi qu’on y fasse, à un moment ou à un autre, on arrivait droit dessus. Ces moments atroces les torturaient, et c’est avec soulagement qu’ils rentraient chez eux, pour toute une semaine de douceur et de sérénité. «Si seulement nous pouvions empêcher cela», déploraient les parents à voix basse, le soir, avant de s’endormir. Mais ils se sentaient démunis: devaient-ils masquer à leur fils l’horrible réalité? devaient-ils au contraire l’y éveiller, malgré ses larmes? Et parfois, ils ne trouvaient pas le sommeil, tant leur esprit était agité.
«Nicolas», lui dit-elle, car bien-sûr, elle connaissait son nom, «du ciel, j’ai vu couler tes larmes, et ta souffrance m’a émue. Je vais t’aider, mais attention, mes pouvoirs sont limités, et tu pourrais souffrir davantage encore, si tu n’en es pas conscient.» Et elle toucha de sa baguette la main du petit garçon puis, dans un tourbillon d’étincelles, disparut comme elle était venue. Le cœur apaisé, même s’il n’avait pas tout à fait compris les paroles de la fée, le petit garçon ferma les yeux et d’endormit. Plusieurs jours s’écoulèrent et celui où l’on devait se rendre au supermarché arriva. Résignés, les parents poussaient machinalement le caddie, mais quelle ne fut pas leur surprise, lorsque leur petit garçon se mit à pleurer! Voilà que des fleurs, par milliers, éclosaient sur les étalages de viande, et en un instant, les côtelettes et les saucisses se couvrirent des roses et de chrysanthèmes, et le rayon boucherie ressemblait maintenant au cimetière, un jour de Toussaint. Comme c’est beau et triste, se dirent-ils alors, et pour la première fois, le rayon boucherie leur apparut comme ce qu’il était vraiment, une tombe fraîchement creusée, recouverte de fleurs, comme on le fait pour un proche que l’on aimait.
Le directeur était bien embêté ; il tenta bien que calmer ses clients, en leur montrant tous les autres rayons, remplis de fruits et de légumes, mais la plupart quittèrent le magasin sans rien acheter. A partir de ce jour, le petit garçon voulut chaque jour se rendre au supermarché et à chaque fois ; le rayon boucherie se couvrait de fleurs, aussi belles les unes que les autres. Il se rendait maintenant dans tous les magasins de la ville, où l’on vendait de la viande et bientôt, il n’y eut plus une boucherie où les fleurs ne poussaient par centaines, au grand dam des bouchers. Partout on lisait: «Boucherie fermée pour cause de fleurissement». Et le cœur du petit garçon se remplissait de joie, à l’idée que les gens ne puissent plus manger le moindre petit morceau de viande. Mais ses parents, se sentaient inquiets. «Où tout cela va-t-il nous mener?» se demandaient-ils, toutes ces allées et venues, cette surveillance continuelle, c’était fatiguant, et surtout, sans espoir. En effet, chaque jour, de gros camions amenaient de nouveaux morceaux de viande, et même s’ils n’étaient pas mangés, les animaux continuaient malgré tout d’arriver, sans vie, dans les frigos des supermarchés. Et dans ses courses folles à travers la ville, le petit garçon voyait des gens transporter des poulets et manger des saucisses, qu’ils s’en allaient acheter très loin, dans d’autres villes, avec leur voiture ou en train. Rien ne semblait les arrêter et il entendait même des gens se moquer: «des fleurs pour les poulets, on aura tout vu!» Et son cœur débordait à nouveau de tristesse, et plus grande encore était sa détresse. A quoi bon toutes ces fleurs, se disait-il, si tous continuent de manger de la viande? Et il se mit à repenser aux paroles de la fée, qu’il n’avait pas comprises, et qui lui revenaient maintenant à l’esprit. Ces mots résonnaient à présent en lui comme une évidence: oui, il avait eu tort, tort de croire que ses larmes suffiraient à changer le monde. Et il pensa, ces fleurs, c’est dans le cœur de chaque homme, de chaque femme, et de chaque enfant, qu’elles devraient éclore! Et il décida de les cultiver sans relâche, jour après jour, semaine après semaine, année après année. Si beau sera le monde, qu’il n’y aura plus jamais de larme, et dans ce havre de paix, vides seront les frigos! |
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