Le pouvoir des fleurs

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Il était une fois un homme et une femme qui vivaient avec leur fils, un petit garçon de sept ans. Ils étaient heureux, tous les trois, la vie leur souriait et rien, pour ainsi dire, ne troublait leur cœur, débordant d’amour et de tendresse. Seul leur importait le sourire de leur enfant, et seules les chagrinaient les larmes qu’il versait, lorsqu’il se sentait malheureux.

Or, toutes les semaines, quand ils se rendaient au supermarché pour y faire leurs achats, leur petit garçon pleurait à chaudes larmes, devant le rayon boucherie, où s’entassaient pêle-mêle poulets livides et rouges morceaux de chair.

Ils avaient bien essayé d’éviter cet endroit, de faire demi-tour, de lui tourner le dos, mais il était si grand qu’on ne pouvait l’ignorer et quoi qu’on y fasse, à un moment ou à un autre, on arrivait droit dessus.
«Ferme les yeux, ne regarde pas», lui répétaient ses parents, mais de ses paupières closes s’échappaient malgré tout des larmes, qui ruisselaient sur ses joues duveteuses, et le cœur broyé de chagrin, ils les regardaient couler, impuissants à les sécher, à épargner à leur enfant chéri la souffrance qu’ils ressentaient eux-mêmes, quand ils voyaient tous ces animaux sans vie, exposés dans les frigos.

Ces moments atroces les torturaient, et c’est avec soulagement qu’ils rentraient chez eux, pour toute une semaine de douceur et de sérénité. «Si seulement nous pouvions empêcher cela», déploraient les parents à voix basse, le soir, avant de s’endormir. Mais ils se sentaient démunis: devaient-ils masquer à leur fils l’horrible réalité? devaient-ils au contraire l’y éveiller, malgré ses larmes? Et parfois, ils ne trouvaient pas le sommeil, tant leur esprit était agité.

Le petit garçon, lui aussi, restait de longues heures éveillé, au fond de son lit. Un jour qu’il était couché, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, il entendit un petit bruit à côté de lui, sur la table de nuit. Et tout de suite après, une femme apparut devant lui, auréolée de lumière. Ses longs cheveux flottaient comme dans la brise, ses grand yeux souriaient et elle sentait bon le chèvre-feuille. Comme elle tenait dans sa main une baguette, le petit garçon comprit aussitôt qu’elle était une fée, et écarquillant les yeux, il sourit et tendit la main vers elle.

«Nicolas», lui dit-elle, car bien-sûr, elle connaissait son nom, «du ciel, j’ai vu couler tes larmes, et ta souffrance m’a émue. Je vais t’aider, mais attention, mes pouvoirs sont limités, et tu pourrais souffrir davantage encore, si tu n’en es pas conscient.» Et elle toucha de sa baguette la main du petit garçon puis, dans un tourbillon d’étincelles, disparut comme elle était venue. Le cœur apaisé, même s’il n’avait pas tout à fait compris les paroles de la fée, le petit garçon ferma les yeux et d’endormit.

Plusieurs jours s’écoulèrent et celui où l’on devait se rendre au supermarché arriva. Résignés, les parents poussaient machinalement le caddie, mais quelle ne fut pas leur surprise, lorsque leur petit garçon se mit à pleurer! Voilà que des fleurs, par milliers, éclosaient sur les étalages de viande, et en un instant, les côtelettes et les saucisses se couvrirent des roses et de chrysanthèmes, et le rayon boucherie ressemblait maintenant au cimetière, un jour de Toussaint.

Comme c’est beau et triste, se dirent-ils alors, et pour la première fois, le rayon boucherie leur apparut comme ce qu’il était vraiment, une tombe fraîchement creusée, recouverte de fleurs, comme on le fait pour un proche que l’on aimait.

Les clients affluaient, pressés de se servir, et l’étonnement se lisait sur leur visage. «Me serais-je trompé de rayonnage?» se demandaient certains, tandis que d’autres s’énervaient déjà, cherchant à écarter les fleurs qui revenaient de plus belle. La panique s’emparait des uns, tandis que d’autres, tous rouges de colère, demandaient à voir le directeur.
«Qu’est-ce que c’est que ce cirque? Donnez-nous de la viande tout de suite, et pas celle-ci, où il pousse des fleurs!» «A-t-on jamais vu çà?»

Le directeur était bien embêté ; il tenta bien que calmer ses clients, en leur montrant tous les autres rayons, remplis de fruits et de légumes, mais la plupart quittèrent le magasin sans rien acheter.

A partir de ce jour, le petit garçon voulut chaque jour se rendre au supermarché et à chaque fois ; le rayon boucherie se couvrait de fleurs, aussi belles les unes que les autres. Il se rendait maintenant dans tous les magasins de la ville, où l’on vendait de la viande et bientôt, il n’y eut plus une boucherie où les fleurs ne poussaient par centaines, au grand dam des bouchers. Partout on lisait: «Boucherie fermée pour cause de fleurissement». Et le cœur du petit garçon se remplissait de joie, à l’idée que les gens ne puissent plus manger le moindre petit morceau de viande.

Mais ses parents, se sentaient inquiets. «Où tout cela va-t-il nous mener?» se demandaient-ils, toutes ces allées et venues, cette surveillance continuelle, c’était fatiguant, et surtout, sans espoir. En effet, chaque jour, de gros camions amenaient de nouveaux morceaux de viande, et même s’ils n’étaient pas mangés, les animaux continuaient malgré tout d’arriver, sans vie, dans les frigos des supermarchés.

Et dans ses courses folles à travers la ville, le petit garçon voyait des gens transporter des poulets et manger des saucisses, qu’ils s’en allaient acheter très loin, dans d’autres villes, avec leur voiture ou en train. Rien ne semblait les arrêter et il entendait même des gens se moquer: «des fleurs pour les poulets, on aura tout vu!»

Et son cœur débordait à nouveau de tristesse, et plus grande encore était sa détresse. A quoi bon toutes ces fleurs, se disait-il, si tous continuent de manger de la viande? Et il se mit à repenser aux paroles de la fée, qu’il n’avait pas comprises, et qui lui revenaient maintenant à l’esprit.
«Du ciel, j’ai vu couler tes larmes, et ta souffrance m’a émue. Je vais t’aider, mais attention, mes pouvoirs sont limités, et tu pourrais souffrir davantage encore, si tu n’en es pas conscient.»

Ces mots résonnaient à présent en lui comme une évidence: oui, il avait eu tort, tort de croire que ses larmes suffiraient à changer le monde. Et il pensa, ces fleurs, c’est dans le cœur de chaque homme, de chaque femme, et de chaque enfant, qu’elles devraient éclore! Et il décida de les cultiver sans relâche, jour après jour, semaine après semaine, année après année. Si beau sera le monde, qu’il n’y aura plus jamais de larme, et dans ce havre de paix, vides seront les frigos!

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