Le serpent bleu
(Le serpent blanc)

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Le serpent blanc) (Grimm)

Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Le serpent blanc) (Grimm)On raconte qu’une jeune fille aux cheveux d’or, qui se reposait au pied d’un arbre, vit arriver un jour un serpent bleu qui se traînait avec peine. Il avait l’air malade et incapable d’aller plus loin. La jeune fille, qui avait bon cœur, décida de le prendre sur son dos et de le reconduire chez lui, au pays des bêtes.

Là-bas, tous les animaux l’accueillirent avec joie, heureux que le vieux serpent soit revenu sain et sauf.

«C’est grâce à cette jeune fille, qui m’a pris sur son dos quand j’étais faible et sans défense, que me voici à nouveau parmi vous!» déclara le serpent.

«Je propose», ajouta-t-il, «que nous lui accordions le don de comprendre le langage des animaux».

Toutes les bêtes approuvèrent, et il en fut ainsi.

Le cœur léger, la jeune fille remercia les animaux et prit le chemin du retour. Autour d’elle, ce n’était que murmures : les moineaux dans les arbres racontaient toutes sortes d’histoires sur ce qu’ils avaient vu dans les champs et dans les bois. Deux libellules se faisaient la cour et chantaient leur amour. Des souriceaux, blottis dans leur nid de brindilles, appelaient leur mère d’une voix plaintive. C’était merveilleux.

La jeune fille habitait en vérité dans un château, où elle était la servante particulière de la reine. Or ce jour-là, il se fit que la reine s’aperçut de la disparition de sa plus belle bague, et que le soupçon se porta sur elle. Le roi la fit appeler devant lui et lui dit, avec des paroles dures et menaçantes, que si le coupable n’était pas démasqué avant le lendemain matin, ce serait elle qui répondrait du vol et qui serait jugée.

Terriblement angoissée, la jeune fille descendit dans la cour, où elle resta à se demander comment elle pourrait bien faire pour s’en tirer. Il y avait là, sur le bord du ruisseau, un petit monde de canards qui paressaient et se reposaient, nettoyant et lissant leurs plumes du bec, tout en bavardant paisiblement.

La jeune fille s’arrêta pour les écouter se raconter ce qu’ils avaient fait, où ils s’étaient promené ce matin-là, quelles bonnes choses ils avaient trouvées à manger, quand elle entendit l’un d’entre eux se plaindre qu’un objet dur et brillant soit tombé la veille dans son nid, au risque de casser ses œufs.

Le cœur battant à l’idée que c’était peut-être la bague, la jeune fille s’avança vers le canard et lui demanda ce qu’il avait fait de l’objet en question.

«Je l’ai jeté dans les fourrés là-bas, derrière mon nid», répondit-il.

La jeune fille ne fit ni une ni deux, elle se précipita à l’endroit indiqué et se mit à fouiller, et ce qu’elle trouva la réjouit, car c’était bel et bien la bague de la reine, qu’elle avait sans doute laissé choir par mégarde, lorsqu’elle s’était penchée à la fenêtre.

C’est ainsi que la jeune fille put démontrer son innocence au roi. Celui-ci, conscient de l’injustice qu’il avait commise à l’égard de la jeune fille, lui promit de lui accorder la grâce qu’elle demanderait, si haute que fût la dignité qu’il lui plairait d’occuper à la cour.

Mais la jeune fille refusa tout cela et déclara que ce qu’elle voulait, c’était partir en voyage et voir le monde. Là-dessus, elle fit ses bagages et se mit en route.

Un jour, elle passa près d’un étang, où trois poissons s’étaient pris dans un vieux filet de pêche, et gigotaient désespérément pour retourner à l’eau. Bien qu’on prétende que les poissons soient muets, elle les entendit pourtant gémir et pleurer, tant ils craignaient de mourir ainsi, prisonniers du filet. La jeune fille les libéra et les remit à l’eau, et les poissons frétillèrent de joie, et sortant leur tête à la surface de l’eau, ils lui dirent:

«Nous saurons nous en souvenir, et nous te récompenserons de nous avoir sauvés».

La jeune fille poursuivit son chemin, et voilà qu’au bout d’un moment, il lui sembla entendre comme une voix à ses pieds, dans le sable. C’était une fourmi qui se lamentait:

«Si seulement les hommes avec leurs grands pieds restaient loin de nous ! Mais voilà qu’ils nous écrasent sans pitié sous leurs chaussures».

La jeune fille fit un détour pour éviter la fourmi, et celle-ci lui adressa ces paroles:

«Sois sûre que nous nous souviendrons de ta délicatesse, moi et mes semblables».

Plus loin encore, elle passa devant une ferme, où elle entendit des cris de douleur et de terreur. Dans la grange, dont la porte était entrouverte, elle vit un rat dont la queue était coincée dans un piège. La jeune fille se pencha pour le libérer du piège et le rat lui dit:

«Je me souviendrai de ta gentillesse, et je te le revaudrai».

Après une longue marche, elle arriva dans une grande ville. Les rues grouillaient de monde et le vacarme était assourdissant. Et pourtant, au milieu de la foule, un visage attira l’attention de la jeune fille:

«Qui est cette personne» demanda-t-elle à un passant.

«C’est la princesse, fille cadette du roi», lui répondit-il. Et il ajouta:

«Elle sera mariée dans trois jours contre son gré à l’homme le plus riche du royaume».

La jeune fille, quand elle entendit cela, décida qu’elle ne pouvait laisser commettre une telle infamie. Elle se rendit aussitôt au château, demanda audience au roi et exigea que le mariage soit annulé.

Le roi, à ses mots, partit d’un grand rire.

«Ah Ah! Qu’elle est drôle, cette petite paysanne, à vouloir donner des ordres à son roi!»

«Mais je vais te donner une chance: j’annulerai ce mariage, si tu es capable de me ramener cet anneau», dit-il, et il le jeta dans la mer. «Si tu reviens sans le rapporter», ajouta le roi, «tu seras rejetée à l’eau, jusqu’à ce que les vagues t’engloutissent».

Toute l’assistance s’affligea pour la jeune fille aux cheveux d’or, puis se retira, la laissant seule sur le bord de la mer. Elle se tenait debout sur le rivage, en se demandant comment elle pourrait bien faire, quand soudain elle aperçut trois poissons, qui nageaient vers elle. C’était les poissons à qui elle avait sauvé la vie. Ils nageaient côte à côte et celui du milieu portait l’anneau, qu’il vint lui offrir. Pleine de reconnaissance, la jeune fille le prit et alla le porter au roi, qui en fut fort contrarié.

«Tu as eu de la chance cette fois», lui dit-il. «Je te promets d’annuler ce mariage, si tu es capable de montrer une seconde fois ton habileté». Le roi descendit dans le jardin et répandit sur la pelouse dix sacs de millet.

«Il faut que demain matin, avant le lever du soleil, tu aies tout ramassé», dit-il, «et qu’il n’y manque pas un seul grain».

La jeune fille resta là, dans le parc, à se demander comment elle pourrait venir à bout d’une pareille tâche ; mais elle eut beau tourner et retourner le problème dans sa tête, elle ne trouva rien de rien. Elle se laissa tomber sur un banc et attendit là, bien tristement, le lever de cette aube qui serait celle de sa mort. Quand le jour se leva, éclairant de ses premiers rayons le gazon de la pelouse, elle y vit bien rangés l’un à côté de l’autre, les dix sacs remplis à ras, auxquels il ne manquait pas le plus petit grain de millet. C’était les fourmis qui étaient venues pendant la nuit, par milliers, et qui avaient ramassé les grains, en souvenir de celle que la jeune fille avait épargnée.

Le roi, quand il descendit au jardin, vit avec stupéfaction que la jeune fille avait parfaitement rempli la tâche qui lui avait été imposée. Mais loin de tenir parole, cet homme perfide décida de lui imposer une dernière épreuve, dont elle ne pourrait cette fois sortir victorieuse. L’ayant fait jeté dans une oubliette, dans les caves du château, il lui cria:

«J’annulera ce mariage, si d’ici ce soir tu viens m’offrir, dans mes appartements, quelque chose qui t’appartienne».

Laissée seule au fond de ce trou obscur, la jeune fille se mit à pleurer, car elle ne voyait pas comment échapper à la mort horrible qui l’attendait en ce lieu. A côté d’elle se trouvaient les ossements de ceux qui étaient morts là, et il lui semblait que les crânes la regardaient, de leurs grands yeux vides. Mais soudain, un tas d’ossements se mit à remuer, et la jeune fille vit apparaître un rat, qui courut vers elle. C’était le rat qu’elle avait délivré du piège, qui avait creusé jusqu’ici une galerie. Sans faire de manière, il grimpa sur sa tête, lui arracha un cheveu et repartit comme il était venu. Délicatement, le rat transporta le cheveu d’or jusqu’aux appartements royaux, où il pénétra.

Le roi était à table, et l’homme qui devait épouser la Princesse lui faisait face. Le rat grimpa sur la table et posa devant l’assiette du roi le cheveu qu’il portait. Celui-ci, dès qu’il vit le cheveu d’or, comprit tout de suite à qui il appartenait. Cette fois encore, la jeune fille s’était tirée d’affaire!

Il eut beau réfléchir, il ne put faire autrement que de tenir parole. Le mariage fut annulé, et la jeune fille et la Princesse devinrent les meilleures amies du monde.

Ce conte est issu de l'oeuvre des frères Grimm, à l'exception de l'entrée en matière (l'acquisition du don de comprendre le langage des animaux). Pour ce premier épisode, nous nous sommes inspiré d'un autre conte, celui de la Reine trop curieuse. Les animaux rencontrés en chemin et sauvés sont les mêmes que dans le conte classique, sauf en ce qui concerne le rat. Le personnage principal est une femme qui supporte les épreuves pour libérer la Princesse d'un mariage non souhaité, et non un jeune prince qui travaille à conquérir une épouse.

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