Les cochons de Lescongar

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Un homme de Lescongar avait des petits cochons à vendre. Il fit donc venir son valet:
«Nog», lui dit-il, «il va falloir que nous allions tous deux, vendredi prochain, à la foire de Ploneour, avec ces cochons-là».
«Oh oui, il est temps», répondit Nog, «car ils sont à point».
 
Au jour dit, ils mirent les cochons dans des caisses à claire-voie et les rangèrent dans le camion, puis ils montèrent tous deux à l’avant, et Nog mit le moteur en route : vroum, vroum ! Et les voilà partis à toute allure.
 
Aussitôt à Ploneour, ils déchargèrent les caisses et exposèrent sur la place les cochons.
«Bon, je m’en vais faire un tour de foire», dit l’homme à Nog, «voir un peu comment sont les bêtes et comment vont les cours. Toi, pendant ce temps, tu vendras les cochons».
«Quel prix dois-je en demander?»
«Dix livres pièce! Et surtout, ne les laisse pas partir à moins.»
 
Déjà, des clients s’approchaient et regardaient les cochons.
«Combien pièce?», demanda l’un d’entre eux.
«Dix livres», répondit Nog.
«Dix livres! Par exemple! Vous êtes fou? Des maigrichons pareils, à 10 livres! Il y en a qui ne doutent de rien. J’en ai eu qui valaient bien ceux-ci, pour la moitié du prix!»
Et toute la journée, la même scène se reproduisit.
 
De retour auprès de Nog, l’homme demanda:
«Tu n’en a vendu aucun?»
«Non. Pourtant, ce n’est pas le monde qui a manqué autour des caisses, mais dès que je disais le prix, ils s’en allaient et m’insultaient».
« Bah! Laisse-les dire. D’ailleurs, je commence à en avoir assez d’être ici. Ramenons nos cochons à la maison, nous avons de quoi les nourrir».
Et ils rechargèrent le camion, pressés de rentrer chez eux.
 
Un mois après, les cochons avaient pas mal grandi.
«Si nous faisions un tour demain, à la foire de Pont-Croix», demanda Nog, «nous arriverons peut-être à les vendre plus facilement là-bas».
«C’est possible», répondit l’homme, sans enthousiasme.
 
De bon matin, les voilà sur la place, leurs caisses bien rangées au milieu des autres, la tête remplie des cris des cochons.
«Tu n’as qu’à t’occuper de vendre les cochons, Nog», hurla l’homme, pour se faire entendre. «20 livres chacun, sans aucun rabais. Moi, j’irai attendre à l’auberge, je ne me sens pas bien».
 
Les acheteurs se présentèrent et se mirent à observer les cochons.
«Ecoutez-çà! 20 livres! Mais d’où viens-tu? A 10 livres, ils seraient déjà trop chers! Offres-tu aussi les caisses, pour ce prix-là?»
Et les voilà partis, en ricanant.
 
Nog en avait plus qu’assez de l’homme et de ses cochons. Dans la soirée, l’homme revint :
«Tu as encore tous les cochons avec toi», s’écria-t-il, émerveillé, et il ne se lassait pas de les recompter.
«Oui», répondit Nog, éberlué, qui ne comprenait rien à son attitude, «il aurait mieux valu fixer le prix à 10 livres».
«Bah, ne t’en fais pas. Tout bien réfléchi, je préfère les garder encore un peu», répondit l’homme.
 
Et voilà de nouveau les caisses entassées dans le camion.
«Quel triste endroit, vraiment», songeait l’homme, qui n’avait rien pu avaler de la journée, tant il se sentait tout retourné. «Tous ces cris, et pas une seule personne à s’en préoccuper».
Ils parvinrent à la maison à la tombée de la nuit, déchargèrent une fois de plus les cochons, mirent une bonne couche de paille pour leur servir de litière et leur donnèrent large provision de nourriture.
 
Un nouveau mois passa, et comme les cochons, bien nourris, étaient devenus bien gras, Nog voulut retourner à la foire de Ploneour.
«Cette idée m’est vraiment pénible», déclara l’homme, «Vas-y tout seul, si tu le désires».
«Pour sûr, je me débrouillerai», dit Nog, «mais à quel prix dois-je vendre les cochons?»
«Qu’en penses-tu, toi ?» demanda l’homme.
«15 livres me paraît raisonnable», répondit Nog.
«Ah», fit l’homme, «15 livres, pour une vie, ce n’est pas cher. Dans ce cas, je t’en offre 30, pour la tienne».
«Qu’est-ce qui vous prend? Comment osez-vous?» s’écria Nog, «je ne suis pas à vendre!»
«Mais les cochons, pourtant, tu veux bien les vendre, eux», reprit l’homme.
«Il y a quand même une différence!» se récria Nog.
«Ah oui, laquelle?» continua l’homme.
«Mais voyons, ce ne sont que des cochons, tandis que moi, je suis un être humain!»
«Çà, je l’avait déjà remarqué, mais tu ne réponds pas à ma question : pourquoi seraient-ils à vendre?»
 
Nog, ne sachant que répondre d’autre, resta un moment silencieux, cherchant l’argument qui justifierait ce qu’il avait toujours considéré comme une évidence. Il eut beau réfléchir, rien ne lui vint, mais comme cela ne lui plaisait pas, il rangea ce problème dans un coin de sa tête et n’y pensa plus.
 
Mais l’homme, cet être équitable, savait que tout n’était pas perdu pour tout le monde, et que ses cochons, au moins, vivraient désormais en toute tranquillité.

Cette histoire est issue des «Contes du Cap Sizun», traduits du breton par R. Gargadennec (Librairie d’Amérique et d’Orient, Paris, 1977). Nous avons conservé la structure tripartite, qui présente un propriétaire et son valet tentant par deux fois de vendre leurs cochons, mais échouant à cause du prix qu’ils s’étaient fixé. L’épisode final, dans lequel le valet roule son maître et empoche l’argent de la vente a été totalement revu, ainsi que l’attitude générale du propriétaire, à l’égard de ses cochons.

Signez notre livre d'or

HAUT DE LA PAGE    

Accueil ] Littérature enfantine ] Analyse du "Petit chaperon rouge" ] Analyse du "Petit poucet" ] Sommaire des contes récrits ] Sommaire des poèmes ] Livre d'or ] Nos liens préférés ]

Isonomia - Free web design for activist causes (AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale)

Webmestre: AVEA - Action végétariste pour l'égalité animale