Les douze frères

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Les douze frères) (Grimm)

Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Les douze frères) (Grimm)Il était une fois un mari et sa femme qui vivaient en bonne harmonie avec douze animaux, qu'ils considéraient comme leurs enfants.

Or, il advint que la jeune femme tomba enceinte, et que son mari déclara:
"Si l'enfant que tu portes vient au monde vivant, les douze animaux mourront, pour que lui seul bénéficie de notre amour".

Il fit fabriquer douze cercueils, tous emplis de copeaux déjà, et dans chacun le petit oreiller mortuaire; et il les fit déposer dans une chambre close, dont il donna la clef à sa femme, en lui recommandant de n'en rien dire à personne.

La femme, à partir de ce jour, fut remplie de chagrin et de deuil. A longueur de journée, elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux, à l'idée de perdre ses chers petits. Cela lui était si insupportable qu'un jour, elle les réunit et leur dévoila les terribles projets que son mari avait conçus à leur égard.

Elle leur montra les cercueils et leur dit:
"Ces cercueils, c'est pour vous que le père les a fait construire, car si l'enfant que je porte vient au monde vivant, vous serez tous tués et couchés dedans pour être enterrés".

La voyant verser tant de larmes, l'aîné des animaux la consola et lui dit:
"Ne pleure plus, chère maman, nous saurons bien nous en garder et nous allons partir".
"D'accord", répondit-elle, "allez dans la forêt et du haut d'un arbre, observez le donjon du château. Si l'enfant que je porte vient au monde vivant, je hisserai un drapeau rouge et alors vous vous enfuirez aussitôt, le plus loin possible; s'il est mort-né, je hisserai un drapeau blanc, et vous pourrez revenir".

La femme bénit les animaux et ils s'en allèrent dans la forêt. Jour après jour, ils se relayèrent au sommet de l'arbre, à l'affût de l'étendard. Et lorsqu'ils furent au onzième jour, le chimpanzé, dont c'était le tour de garde, vit que montait le drapeau rouge, sanglante oriflamme, annonciatrice de leur mort à tous.

Le sort était jeté, il fallait fuir. Et sans s'attarder, ils s'enfoncèrent plus avant dans la forêt, au plus profond de laquelle, dans son coeur le plus ténébreux, ils découvrirent une petite cabane.

"C'est ici que nous allons habiter", décidèrent-ils; et il fut établi que chacun aiderait à la vie commune, dans la mesure de ses moyens. Les cochons cherchaient des truffes, l'écureuil, des noisettes; les lapins apportaient des feuilles de pissenlit et le merle, des fruits délicieux. Le chien ramassait chaque jour du bois pour le feu, et le chat surveillait la maison. Quant au ménage, les rats s'en acquittaient scrupuleusement, et pas une miette ne leur échappait.

Tous ensemble, pendant dix ans, ils vécurent heureux dans la cabane, et le temps ne leur fut pas long.

La fillette, à laquelle la femme avait donné naissance, avait aussi grandi pendant ce temps-là. Un jour qu'elles étaient montées toutes deux au grenier, elle remarqua une caisse avec des jouets, et demanda à sa mère:
"A qui sont ces jouets, que je n'ai jamais vus?"
Sa mère lui répondit, le coeur lourd:
"Ce sont ceux de tes douze frères, ma chère enfant".
"Mais où sont-ils, ces douze frères, dont je n'ai jamais entendu parler?"
"Nul ne le sait, où ils sont!" soupira la mère. Et elle emmena la petite à la chambre close, où elle lui montra les douze cercueils:
"Ils étaient pour tes frères, mais ils se sont enfuis avant ta venue au monde". Et elle lui raconta comment tout cela s'était passé.

"Je vais aller à la recherche de mes frères, et je les trouverai" s'écria la fillette. Et mettant les jouets dans un sac, elle prit aussitôt le chemin de la forêt. 

Tout le jour elle marcha, et quand ce fut le soir, elle arriva devant la petite cabane. Elle y entra, et se trouva devant un gros chat, qui lui demanda: "D'où viens-tu et où vas-tu?"
"J'ai quitté la maison de mes parents pour partir à la recherche de mes frères; pour les trouver, j'irai aussi loin que le bleu du ciel".

Elle montra alors au chat les jouets qui leur appartenaient. Parmi eux, il reconnut sa balle, et il comprit aussitôt que la fillette était leur petite soeur.
"Je suis ton frère le chat", lui dit-il, et des larmes de joie leur vinrent, tant ils étaient émus de se rencontrer enfin. Ils s'embrassèrent et se cajolèrent, puis le chat prit la parole:
"Petite soeur, nos frères sont tous à l'extérieur en quête de nourriture et de menu bois pour le feu. Quand ils rentreront, ils seront fort surpris de ta présence, car nous les animaux, nous avons appris à nous méfier des êtres humains, souvent perfides et cruels. Peut-être serait-il plus sage que tu te caches, jusqu'à ce que je leur aie expliqué toute l'histoire". La jeune fille acquiesca et se cacha.

Quand les autres revinrent, tous se mirent à table, commencèrent à manger et demandèrent: "Quoi de neuf?"
"Comment, vous ne savez rien?" dit le chat.
"Non" répondirent-ils tous.
"C'est vous qui courez la forêt", dit le chat, "et moi qui reste ici, à la maison, j'en sais pourtant plus que vous!"
"Alors, dis-le! raconte! dis-le!" s'écrièrent-ils.
"Regardez" dit le chat. Et il vida sur la table le contenu du sac.

A la vue de leurs jouets, tous se mirent à pleurer, car cela leur rappelait leur vie passée, et les moments de bonheur qu'ils avaient partagés avec les hommes.
"Voilà", reprit le chat "notre soeur est ici. C'est elle qui les a apportés".
Et il appela la jeune fille, qui sortit de sa cachette.

Tous furent ravis et lui sautèrent au cou. Ils s'embrassèrent tendrement et s'aimèrent dès le premier moment, de tout leur coeur. La jeune fille décida qu'elle resterait pour toujours avec eux, et c'est ainsi que tous ensemble, jusqu'à leur mort, ils vécurent heureux, sans soucis et pleins d'amour les uns pour les autres.

Ce conte est issu de l'oeuvre des frères Grimm. Dans le conte d'origine, c'est la naissance d'une fille qui provoque la fuite de ses douze frères garçons, dont le père a décrété le sacrifice. Nous avons conservé l'évolution du récit, tout en l'adaptant à des personnages non-humains, jusqu'aux retrouvailles de la jeune fille et de ses frères. Nous avons choisi de  terminer le conte à ce moment, et de laisser tomber les épisodes suivants, dans lesquelles la jeune fille, rendue responsable du malheur de ses frères, ne peut jouir du bonheur tant qu'elle n'aura pas expié son crime dans une longue épreuve.

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