Les intérêts des
oeufs |
||||
|
J’ai entendu dire qu’un marin, en route pour le port où il devait embarquer, avait déjà dépensé tout son argent avant d’y arriver. Son dernier croûton de pain avalé, il eut faim et entra un soir dans une auberge, où il demanda à manger. La grande salle où il se tenait était coquette et accueillante, et l’on devait, ma foi, fort bien y manger, pensa le marin, humant le délicieux fumet qui s’échappait de la cuisine. On lui apporta tout d’abord une bonne soupe, qu’il eut tôt fait d’engloutir, en attendant le plat principal. De loin, il vit venir ensuite son assiette, fumante et bien remplie, mais quand il l’eut sous les yeux, grande fut sa déception, car elle ne contenait que des légumes, et pas le moindre petit morceau de viande! «C’est impossible», lui répondit le garçon. «Ma patronne est absente, mais sache qu’en cette maison, on ne tue pas les animaux.» «Qu’à cela ne tienne, alors, tu n’as qu’à me cuire des oeufs!» tonna le marin. Et empoignant par le bras le pauvre garçon, il le força à prendre des oeufs dans le poulailler et à lui préparer une omelette, dont il s’emplit le ventre. Après quoi, il rota, se leva de sa chaise et partit: Pendant de longs mois, il navigua sur les mers lointaines, mais quand, bien plus tard, il rentra au pays, ses pas le menèrent à nouveau à l’auberge, où il avait mangé des oeufs. Le marin étant un homme de parole, il poussa aussitôt la porte, dans l’intention de payer ses dettes. A l’intérieur, l’aubergiste décorait de primevères des petits paniers d’osier, et sous ses mains, la salle prenait des airs printaniers. «Ah, c’est vous», répondit-elle, «mais pensez-vous vraiment vous en tirer comme cela, en échange de quelques sous? Avez-vous jamais songé au mal que s’étaient donné les poules pour pondre et couver ces oeufs que vous avez mangés, aux poussins qui, sans vous, en seraient nés, et qu’elles auraient chéri? Et au tort que vous m’avez causé, en vous livrant dans ma propre maison à des actes que je réprouve?» Bouche bée, le marin n’en croyait pas ses oreilles, «en voilà une histoire, pour quelques oeufs! Triste rançon de l’honnêteté! J’aurais pu ne jamais revenir, vous savez! Prenez votre argent, et qu’on en finisse!» «Gardez-les donc, vos quelques sous, et attendez-vous à passer en justice. Nous nous reverrons à l’audience.» Quel ennui! pensa le marin. Comment vais-je me défendre des exigences de cette aubergiste devant le tribunal? Car, même si partout ailleurs, un oeuf n’était qu’un oeuf, du point de vue de cette femme, et de celui des poules, les préjudices causés étaient bien réels. «Vous amènerez vos témoins à l’audience, si vous voulez», lui avait dit l’aubergiste, «moi, je viendrai seule». Fort heureusement, pensa le marin, il ne manque pas de gens pour plaider en ma faveur. Et il se rendit à la taverne, où tous ses amis étaient déjà attablés, à fêter leur retour au pays. «Eh bien, que t’arrive-t-il, pourquoi fais-tu cette tête?» lui demandèrent-ils. Quelques jours plus tard, le marin reçut une convocation et se mit en route pour le tribunal. Quand il y arriva, l’aubergiste était déjà là, ainsi que son témoin. Et quand tous eurent pris place, l’audience s’ouvrit et la plainte fut examinée. Se tournant vers l’accusé, le juge lui demanda: «Avez-vous des témoins?» «Eh bien, qu’avez-vous à dire en sa faveur?», lui demanda le juge. «Mais, ne lui avait-on pas proposé, pour apaiser sa faim, un bon plat de légumes?» reprit le juge. «Que cela vous serve de leçon, à vous, à votre témoin, et à tous ici présents», ajouta-t-il, «les poules ne pondent pas des oeufs pour nous fournir des omelettes, et rien ne nous oblige à les y contraindre.» Le marin et son témoin en restèrent tout d’abord muets de stupeur, mais à partir de ce jour, l’oeuf et la poule leur apparurent sous un tout autre jour.
|
||||
|
|
||