Mémoire d’un chien |
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Du fond de ma niche, où je me tiens la plupart du temps, couché en rond sur une litière de paille, on aperçoit, par delà la cour, les bâtiments gris du chenil, dans lesquels je me glisse subrepticement, chaque fois que l’occasion s’en présente, pour rencontrer ses habitants, les chiens de chasse. Tout le jour je guette, anxieux, le portillon que franchit trois fois par jour celui qui vient les nourrir et qui, pour mon plus grand bonheur, ferme mal. C’est ainsi que depuis toujours, moi, chien de garde, depuis que je suis né et mon père avant moi, je ne vis que pour ces instants interdits, passés en compagnie de mes héros, vibrant au récit de leurs exploits, galopant avec eux à travers bois, dévalant les collines à la poursuite du gibier, les narines dilatées d’excitation sur la sente odorante, et l’écume à la bouche. Ces moments n’ont d’égal que les jours de chasse, où, réveillé au petit matin par les aboiements déchaînés des chiens, la fébrilité de mes congénères, leur impatience à s’élancer, me gagne tout entier et avec elles, la fierté de côtoyer de si près d’aussi vaillants compagnons. Après leur départ, je me couche au soleil, et j’attends avec délice leur retour au bercail, perdu dans mes pensées, et sous mes paupières défilent des sentiers forestiers, des rivières à franchir, et dans mes oreilles résonnent les hurlements des hommes et le halètement des chiens. A la tombée du jour, hommes et chiens éreintés franchissent le portail de la cour, l’œil fier, et viennent y déposer le fruit de leur chasse, souillés de sueur et de sang. Quelle noblesse dans leur regard, quelle grandeur, me dis-je alors, avec une pointe de jalousie, moi qui avais rarement quitté la cour. Telle était ma vie, et rien n’aurait dû en dévier le cours. Un jour de chasse, il faisait froid je m’en souviens, si froid que mes pattes sous moi s’étaient mises à trembler, je vis revenir le plus féroce des chiens et que j’admirais plus que tout, couché sur le flanc à l’avant de la voiture, tandis qu’à l’arrière s’ébattaient les autres, dans un vacarme assourdissant. Même blessé, quelle force se lit dans son regard! pensai-je, tandis qu’on le transportait au chenil. Cette nuit-là, et le lendemain matin, je me laissai aller à rêver d’être à sa place, lui, le grand tueur fou, à qui nul n’avait résisté jusqu’à ce jour, et à qui une chute avait infligé un tel revers. Aux environs de midi, le vétérinaire poussa le portail, traversa la cour, marqua un bref arrêt sur les corps sans vie de deux renardeaux dont le duvet soyeux frémissait sous la brise, et gagna enfin le chenil à grands pas, l’œil vague et l’esprit apparemment ailleurs. Heureusement, la porte du chenil était restée entrouverte, et je pus me glisser à l’intérieur, où j’assistai au diagnostic: fracture du bassin. S’ensuivit un long conciliabule, duquel je ne saisis pratiquement rien, tout à ma contemplation de mon champion, fauché en plein élan par un sort funeste. Tout en déplorant qu’il eût, après tant de glorieux combats, à rester longuement allongé, l’idée des après-midis à venir, passés en sa compagnie, à écouter ses aventures, me souriait déjà, et c’est d’un cœur léger que je sortis pour regagner ma niche. J’étais sur le point de m’assoupir quand un bruit sec déchira l’air, et vint percuter violemment mes tympans. Pan! Interloqué et remué par la force du coup, je sortis aussitôt. Pan! C’est tout ce que j’avais entendu, mais sous mes yeux, dans un coin de la cour, gisait maintenant le corps inerte de mon ami. Pan! Etait-ce un cauchemar? Ce n’est pas possible, je dois être endormi, je vais me réveiller, pensai-je, incrédule. Je m’approchai pour renifler le corps, la peau lustrée. Pan! Je l’entendais encore, mes entrailles se tordaient, et je me mis à trembler comme une feuille. Puis doucement, délicatement, je me couchai près du corps et je me mis à lécher le museau de mon compagnon, à nettoyer son pelage, comme je l’aurais fait d’un nouveau-né. Bien plus tard, on vint enlever le cadavre, mais moi, je le vois toujours et depuis, rien n’a plus été pareil. Pourtant, autour de moi, la vie a repris comme si rien ne s’était produit. Les chiens attendent les jours de chasse avec la même impatience, la même frénésie. Leurs yeux brillent autant que naguère, à l’évocation de leurs traques sans pitié, mais désormais leurs gémissements, leurs jappements résonnent, lugubres, dans l’air glacé du petit matin, et des frissons courent le long de mon échine. C’est à cette époque que je commençai, mû par une force inconnue, à toiletter avec minutie chacune des malheureuses bêtes dont les corps s’entassaient dans la cour, au retour de la chasse. Lièvres, chevreuils, renards, je les léchais tous un par un, lissant leur pelage sali par la boue des chemins, lavant le sang de leurs plaies, effaçant l’odeur de la peur, buvant leur souffrance. Qu’a donc ce chien? se demandait mon entourage, tantôt amusé, tantôt agacé par mon manège. Je ne percevais pas clairement les raisons qui me poussaient à agir de la sorte. Tout simplement, je ne pouvais m’en empêcher, c’était plus fort que moi. Les jours de chasse, dès l’aube, la mort s’insinuait dans la cour, comme un courant d’air glacial et humide. Je la reconnaissais dans les yeux des hommes, dans la sueur des chiens je sentais son odeur, je l’entendais quand le son du cor trouait la brume, au loin, et ma langue qui léchait les corps en gardait le goût. J’aurais voulu réchauffer de mon haleine ces corps meurtris, refermer de ma salive leurs plaies, effacer de la patte le sang de leur souffrance, et les rendre à la vie. J’aurais voulu qu’ils ne fussent pas là, mais en vie, comme l’aurait été mon ami, j’en suis sûr, s’il n’y avait eu la chasse. Un jour, alors que je léchais un petit renard, blessé à la tête, il me sembla percevoir, dans sa poitrine menue, un léger battement. De surprise, je m’arrêtai un instant, interdit, partagé entre l’espoir fou et la crainte de m’être trompé. Frénétiquement, je me remis à la tâche, rempli d’une joie sauvage qui faisait palpiter mon cœur, et je me couchai tout contre lui, pour le réchauffer, attentif au moindre mouvement, à la plus infime étincelle de vie. Et le miracle se produisit: le renardeau ouvrit lentement les yeux et poussa un cri plaintif, avant de se blottir contre moi. La joie déferla sur moi comme les vagues dans la mer, se retirant pour revenir encore et encore, baignant mon cœur de son eau bienfaisante. Le renardeau se tenait là, devant moi, vivant, au milieu des morts! Tout à mon bonheur, je n’entendis pas arriver le plus jeunes des garçons, jusqu’à ce qu’il se soit mis à crier: Alerté par son fils, le Père s’approcha à son tour, mais d’un bond, je lui barrai le passage. Longuement, nous nous regardâmes, moi grondant sourdement, lui, hésitant à avancer le pied pour m’écarter. Puis, éclatant de rire, il me lança d’un ton méprisant: Jour après jour, je pris soin de ce petit, qui fut bientôt complètement rétabli, et devint un magnifique renard, à la robe flamboyante. Quant au Père, il continua d’aller à la chasse, mais fit en sorte de ne plus jamais croiser mon regard. |
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