Trois amis

 
Sexisme et spécisme dans la littérature enfantine (Takenokodôji)

Un jour, un ami de longue date m’a raconté une bien étrange histoire, celle d’un jeune homme appelé Jean.

Alors qu’ils logeaient dans une auberge, en compagnie de deux amis, voilà qu’ils furent réveillés au beau milieu de la nuit par des bruits étranges. C’étaient des hurlements à vous glacer le sang, rauques et déchirants, comme seule pouvait en pousser une créature maléfique, qui devait hanter la maison.

La nuit suivante, quand tout le monde fut parti se coucher, ils convinrent de guetter à tour de rôle, pour éclaircir ce mystère.

A peine le premier avait-il pris son tour de garde, que des cris affreux retentirent au loin, et à mesure qu’ils se rapprochaient, le premier jeune homme fut prit d’une telle panique qu’il courut se réfugier dans la cave.

Son compagnon, qui devait prendre la relève, se mit alors à trembler, tant et si bien qu’il ne put se lever, et qu’il tomba lourdement sur le sol, d’où il rampa sous le lit.

«C’est donc moi qui sortirai», se dit Jean, et enfilant son manteau, il descendit au jardin, où il se cacha derrière un muret. Peu de temps s’était écoulé, lorsqu’il crut apercevoir une ombre décharnée, qui brandissait à bout de bras des masses gesticulantes, et c’était d’elles, en vérité, que provenaient les cris atroces. L’ombre se déplaçait rapidement, et quand elle entra dans le jardin, Jean vit qu’elle tenait dans ses mains deux lapins et un agneau.

«Que signifie tout ceci?», se demanda Jean. Et à cet instant, il vit l’ombre rentrer sous terre, et le calme revint sur la campagne, comme si rien ne s’était passé, à tel point que Jean se dit qu’après tout, ce n’était peut-être qu’un affreux cauchemar.

Mais au petit matin, quand ils découvrirent des traces de sang dans le jardin, le doute ne fut plus de mise. Les traces sanglantes traversaient la pelouse et s’arrêtaient à un vieux puits, qui n’était plus utilisé depuis bien longtemps.

«Descendons chacun à notre tour dans le puits», décidèrent les garçons, et on alla chercher un panier, que l’on attacha à une corde, et dans lequel le premier prit place. Et on le fit descendre, non sans lui avoir remis une clochette, qu’il ferait tinter s’il souhaitait être remonté.

A peine eurent-il déroulé quelques mètres de corde, que la clochette tinta: «Diling, diling, diling!» Aussitôt remonté et interrogé, le premier jeune homme se plaignit de vertige, qui l’empêchaient de descendre davantage.

On fit alors descendre le second, mais à mi-chemin, une pierre se détacha de la paroi et frôla dans sa chute le corps du garçon, qui eut si peur, qu’il sonna: «Diling, diling, diling!»

«A mon tour», s’écria Jean, et sautant dans le panier, ses deux amis se mirent aussitôt à le descendre, de plus en plus bas, jusqu’à ce qu’il atteigne le fond.

«Le puits est à sec», cria Jean à ses amis, et sortant du panier, il lui sembla qu’une porte était taillée dans la roche. A tâtons, car il faisait fort sombre, Jean se dirigea vers elle, et frappa : «Toc toc toc». «Toc toc toc, toc toc toc», lui renvoyaient en écho les parois du puits.

Enfin, il entendit:

Entendez-vous là-bas, ces coups contre la porte?
Qui peut ainsi frapper? Qui demande à entrer?
Serait-ce l’un des nôtres, qui frappe de la sorte?
Comment s’en assurer? Comment ne pas trembler?

Quand à deux pas de nous, d’autres sont massacrés
Leurs cris épouvantés, que l’écho nous rapporte
En nous résonnent encore, après qu’ils aient cessé
Et nous tremblons alors, comme des feuilles mortes

Toc toc toc, toc toc toc, entendez-vous frapper?
Toc toc toc, toc toc toc, ces coups contre la porte?

De plus en plus étonné, Jean vit alors la porte s’entrouvrir  doucement, et une petite tête, pas plus grosse que le poing, se glissa au-dehors et se mit à l’observer, d’un air apeuré.

«Qu’attends-tu de nous?» demanda-t-elle à Jean
«Je suis à la recherche», répondit Jean, «d’un être malfaisant, qui la nuit dernière, a disparu dans ce puits sans laisser de trace, emportant avec lui deux lapins et un agneau».

«Ce n’est pas dans ce puits, mais dans le cœur de chaque être humain, que se terre l’être dont tu parles», lui répondit la petite femme, «Chaque jour de leur vie, les humains infligent de grandes souffrances à des milliers d’animaux, pour se vêtir de leur peau et se repaître de leur chair. Leurs mains sont tachées de sang, mais ils ne le voient pas, et si leurs bouches se plaisent à dénoncer la violence, leurs actes en sont les premiers pourvoyeurs. Si tu désires vraiment rencontrer cet être, c’est en toi-même qu’il te faut le chercher!»

Ainsi parla la petite femme, et elle lui tendit une coupe, remplie d’un breuvage épais et verdâtre, que Jean s’empressa de boire, et dont le goût amer lui rappela vaguement celui du pamplemousse.

Ce qui eut lieu par la suite, Jean ne s’en rappelle pas exactement. Il semble qu’aussitôt après avoir bu, il se soit endormi profondément, et qu’il se soit réveillé dans un monde étrange, quelque part, entre le rêve et la réalité.

Affamé, frissonnant, Jean marchait dans la campagne couverte de neige, dont la blancheur, sous les rayons du soleil, lui faisait venir les larmes aux yeux. Tout à coup, ses deux amis lui apparurent:
«Jean, viens avec nous», lui dirent-ils, «Nous avons de quoi manger et nous tenir au chaud». Et ils agitaient sous son nez deux lapins et un agneau, qu’ils tenaient dans leurs mains.

A l’idée d’un bon repas, la bouche de Jean se remplit de salive, ses narines se dilatèrent et il s’avança vers ses amis. C’est alors qu’il les entendit. Des cris, des cris affreux, lugubres et déchirants, à vous glacer le sang. C’étaient les lapins et l’agneau qui hurlaient, et leurs yeux agrandis de frayeur le fixaient, lui, Jean, comme pour le supplier.

«Non, je ne peux pas. Je ne veux pas tuer d’animaux», dit Jean à ses amis.
«Mais ils sont déjà morts, allez, viens, où est le mal? Tu as si faim, ce sera si bon!» reprirent-ils, et ils le tirèrent par le bras.
«Ils ne le seraient pas, si vous n’aviez pas voulu les manger», répliqua Jean, et prenant son élan, il se mit à courir sur le chemin, aussi vite qu’il le pouvait.

Le paysage, sous ses yeux, défilait à toute vitesse. Il ne courait plus, il volait dans les airs, comme un oiseau, et il se sentait léger, léger, flottant dans la lumière.
«Jean, Jean», entendait-il appeler... «Jean, Jean, réponds-nous! Jean, Jean…»

Il s’éveilla en sursaut. Il était assis au fond du puits, et d’en haut, ses amis criaient son nom.
«Je suis là», cria-t-il à son tour.
«Dieu merci, tu es sain et sauf», s’écrièrent ses amis, «nous étions morts d’inquiétude! Installe-toi dans le panier, nous allons te remonter».

Quand il arriva en haut, ses amis l’interrogèrent:
«Que t’est-il arrivé? Voilà deux heures que tu es descendu. Qu’as-tu trouvé au fonds du puits?»
«L’espoir», répondit Jean, «l’espoir et la volonté, de transformer le monde!» 

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